24 Heures

11.04.2008

Au bout du rouleau

Prunella, Thomas, Natacha.  En plus d’avoir tous les trois des prénoms qui se terminent par cette lettre étonnée qu’est le  A et d’être amis de longues dates, notre trio partage aujourd’hui un moral au plus bas.  L’oeil morne, le teint blafard, nous nous retrouvons autour d’un verre pour partager notre peine.  Thomas angoisse de s’éloigner irrémédiablement de la vingtaine, Prunella se crispe en voyant s’approcher la quarantaine, et moi j’ai le mal de mer à force de tanguer entre deux âges.  C’est l’heure des bilans.  Où en sommes nous ? Que reste-t’il de nos rêves ?  Et l’amour dans tout ça ?

 

Au deuxième verre, nous décidons de ne pas nous laisser abattre et de partager nos trucs pour sortir de la déprime.  Voici pêle-mêle, le résultat de notre brainstorming :

 

 

-Regarder des photos de soi à l’adolescence, et se dire, en contemplant nos peaux boutonneuses, nos appareils dentaires, nos coupes de cheveux immondes et nos vêtements ringards, que franchement, on est vraiment  mieux maintenant.  C’est pas mal de vieillir finalement. 

 

 

-Se dire : « Génial y a pas école demain » et sauter de joie en se disant que PLUS jamais nous ne devrons passer un examen.  Youpi l’école est finie.  C’est vraiment horrible d’être jeune. 

 

 

-Adopter des chatons, les animaux domestiques sont de véritable antidépresseur paraît-il .  À défaut, caresser un chat adulte ou même mort.  Ça détend. 

 

 

-Pendant une bonne semaine faire en sorte de se sentir encore plus mal (Cheveux gras, mauvaise haleine, vieilles fringues, trier sa paperasse) Se transformer ensuite  en "cendrillon", en allant chez le coiffeur, l’esthéticienne, l’hygiéniste dentaire, puis se regarder dans la glace (avec un éclairage avantageux) en hurlant :" YOU ARE A WINNER! YOU CAN MAKE IT! YOU'RE THE BEST! YOU'RE BEAUTIFUL! si possible en anglais, parce qu’en français, ça ne rend pas tout à fait la même chose. La difficulté étant d'aller assez loin dans le moche, Pour pouvoir refaire surface de manière spectaculaire.

 

 

Dans la série  un mal pour un bien il y a aussi :

 

 

-Animer un stage de danse acrobatique pour paraplégiques, ou un stage d’ombres chinoises pour manchots...

 

-Pendant une semaine, faire la tournée des cantines d’EMS pour déjeuner.

 

-Animer seul une colonie de vacances pour quarante adolescents violents en réinsertion. 

 

-Passer un week-end dans la banlieue de Winterthur en hiver,   avec pour unique lecture la biographie de Michelle Torr.

 

Avec tout ça, vous trouverez forcément que votre vie à vous n’est pas si mal que ça.  Sinon, il y a un remède radical : se réunir entre amis et mourir de rire en cherchant d’autres solutions contre la déprime encore plus débiles.  Thomas, Prunella et moi nous allons déjà bien mieux. 

02.04.2008

Mon Japon à moi

On a tous besoin d’une porte de sortie. Un monde imaginaire qui permet de claquer la porte du quotidien. Certains tombent amoureux en pensées de stars de cinémas, d’autres se rêvent pianistes ou explorateurs. Moi je pars au Japon. Dans ma tête. Je n’ai jamais mis le bout d’un orteil au pays du soleil levant, mais mes pensées prennent un vol direct pour Tokyo, dès que j’ai besoin de m’évader. Petite fille, mes parents étaient rentrés émerveillés d’un voyage au Japon, avec des cadeaux pleins les poches: origamis multicolores et poupées vêtues de kimonos. Plus tard, j’ai reçu un choc devant la beauté d’un vase japonais vert à La fondation Baur à Genève. Du haut de mes onze ans, je me suis assise à côté de la fontaine Japonaise qui trône dans l’une des salles du musée, terrassée par tant de perfection.

Mon Japon à moi ne ressemblait en rien à l’image colportée par les pubs des années 80-90 qui montraient des touristes nippons photographiant nerveusement tout ce qui bouge. C’était celui de la folie douce de «Dodeskaden» le film de Kurosawa, qui raconte les tribulation d’un conducteur de tram imaginaire. C’était aussi celui des haïkus que me lisait ma mère. Beauté, pureté et étrangeté: ce Japon-là devint immédiatement ma terre d’asile virtuelle.

À dix-sept ans, je me mis donc en tête d’épouser un Japonais au plus vite. J’habitais alors New York, et la chance me sourit car il y avait un élève japonais dans mon cours de théâtre. Son mutisme et son magnifique visage impassible me fascinèrent. Lorsqu’il passa sur scène pour la première fois, il retira l’écharpe qui masquait mystérieusement ses cheveux depuis plusieurs semaines. Il ouvrit enfin la bouche pour dire dans un très mauvais anglais qu’il ne s’était pas lavé les cheveux depuis un mois pour rentrer dans la peau de son personnage. Les élèves américains sentant bon la Lystérine, le Carmex, et le shampoing Vidal Sassoon, ébahit par tant de professionnalisme, murmurèrent un «oh my god» dégoûté. Le bel Asiatique disposa méticuleusement sur le plateau un nombre incalculable de bananes. EAT ME (mange-moi) était écrit au feutre noir sur chaque fruit.

J’avais trouvé mon mari idéal: Japonais, beau et complètement zinzin. Parmi deux cents bananes avec injonction de les manger faisant office de décor, il joua son monologue, (qui n’avait rien à voir avec les bananes), à une telle vitesse qu’il était impossible d’en comprendre le sens. À la sortie du cours, je me précipitai pour le féliciter de tant d’audace, l’aider à rapporter les énormes sacs de bananes chez lui. Nous passâmes la soirée sans mot dire, à effacer au dissolvant l’inscription «EAT ME» sur chacune des bananes, en les frottant de haut en bas, pour qu’il puisse les revendre le lendemain. À part cet onanisme fruitier, il ne se passa rien entre nous, mais cette soirée restera à jamais emblématique de mon japon imaginaire.

11.03.2008

Mille vies

C’est décidé, Lydia bosse encore deux ans dans l’horlogerie et puis elle plaque tout pour créer une maison d’hôtes. Victor, lui, peaufine son concept encore quelques mois, et se met à chercher un lieu pour ouvrir un salon de thé- librairie. Céline, va prendre une année sabbatique pour écrire des livres pour enfants, elle ne sait pas encore quand, mais elle va le faire. Mia créera des bijoux et gagnera plus de sous qu’en étant employée aux impôts, elle le sent. Jean-Marc, veut quitter l’univers impitoyable de la banque, et se lancer dans l’humanitaire.

«Je vais le faire, je vais m’y mettre» tel serait le refrain des pensées de beaucoup d’entre nous. Et puis la vie nous rattrape. Encore heureux. Imaginez un monde ou nous réaliserions tous nos rêves les plus fous. Il n’y aurait QUE des maisons d’hôtes et des bed and breakfast. Le problème c’est que plus personne ne partirait en vacances (car chacun aurait sa maison d’hôtes); les rues seraient envahies de boutiques de bijoux, sacs et autres sandales en macramés; les librairies déborderaient de livres pour enfants à en avoir la nausée, et puis il y aurait des bars des bars et encore des bars (TOUT LE MONDE veut ouvrir un bar un jour), des bars partout, à s’arrêter de boire immédiatement.

Alors moi je dis ouf! Heureusement que nous ne parvenons pas à réaliser nos rêves, et que le quotidien nous tapote sur l’épaule. De toute façon, le meilleur dans les rêves… C’est de rêver justement. Le passage à l’acte est beaucoup plus douloureux. Et puis réfléchissez bien, vous en connaissez des tenanciers de bar heureux? Ou des propriétaires de maisons d’hôtes qui ne croulent pas sous les dettes? Et puis QUI a réellement envie de porter vos magnifiques colliers en papier mâché à part votre famille, hein? (ça gratte c’est affreux.)

C’est exactement la différence entre le fantasme et le couple. Oui, cette jeune femme est séduisante et vous avez envie de tout plaquer, vous le sentez c’est avec elle que vous aurez le courage d’ouvrir un bar à tapas. Passez à l’acte, et vous finirez tôt ou tard l’œil morne, à acheter des cervelas ensemble au supermarché, le DVD du soir sous le bras. Alors rêvez, fantasmez mais surtout n’agissez pas. Ceci étant, j’ai prévu de tout plaquer un jour pour ouvrir un bar-librairie-boutique-maison d’hôtes et ça m’arrange vraiment de ne pas avoir trop de concurrence.

C'est décidé, je m'y mets

C’est décidé, je m’y mets. Mais d’abord, il faut que je classe toute ma paperasse. Elle s’empile, et avoir cette preuve de mon absence d’organisation sous les yeux m’empêche d’y voir clair. Je vais acheter des classeurs, perforer tout ça bien proprement. Ça me motivera pour m’y mettre.

Il faut s’y mettre. Mais avant toutes choses, je vais prendre un petit thé, et une barre de céréale bio bien saine, histoire de tenir sur la longueur. C’est pas tout de s’y mettre, mais il faut s’y mettre longtemps. Mince alors, il n'y a plus le thé que j’aime. Je fais un petit saut au supermarché pour acheter mon thé préféré, sinon je ne penserai qu’à ça et je n’arriverai pas à me concentrer. J’en profiterai pour acheter les classeurs et tant que j’y suis les courses pour la maison. Ça mettra un peu de temps, mais au moins ce sera fait, et après je pourrai m’y mettre l’esprit tranquille.

Une fois dehors, je passerai un coup de fil à ma meilleure amie pour lui parler discrètement de ce collègue qui me plaît tant. Bon, ça prendra peut-être un quart d’heure, mais comme je pense tout le temps à lui, ça me permettra de vider mon sac et d’être bien efficace après.

Il faut aussi que je me débarrasse de toutes les affaires courantes: mails, coup de fils importants, factures à régler. Sinon ça traîne, ça s’accumule, ce n’est pas comme ça que j’arriverai à m’y mettre. Et qui va s’occuper de la photocopieuse? Moi, comme d’habitude. Ça fait une semaine qu’elle débloque. J’appelle le bureau de maintenance et je règle tout ça dans l’heure. De toute façon, pour m’y mettre, j’ai besoin de cette foutue photocopieuse.

Ça va me faire du bien de m’y mettre enfin. Pour me féliciter de ce bon début, je vais d’ores et déjà réserver un resto pour ce soir, mais lequel ? Tiens, si j’allais sur ce nouveau site qui répertorie les bistrots les plus tendance? Une fois sur le net, je ferai un petit crochet sur Google, pour voir combien d’occurrences comptabilise mon charmant collègue.

Je me réjouis de m’y mettre! Ce sera une telle satisfaction, je serai fière de moi. Je mériterai des vacances après tant de travail. Tiens, vu que je suis déjà sur internet, je vais aller sur ce site de voyages pas chers, histoire de rêver un peu pour me motiver.

Bon allez, je m’y mets. Déjà 17h15. Ça ne sert à rien de s’y mettre tout de suite. Je vais commencer, et quand l’inspiration sera à son maximum, je devrai déjà aller au resto. Il vaut mieux que je m’y mette demain matin.

Demain je m’y mets. Enfin je classerai d’abord ma paperasse et après je m’y mettrai.

03.03.2008

Le salaire de la peur

Pour quitter quelqu’un, on s’oblige à le détester. «Je ne t’aime plus » étant trop abrupt, on préfère la gymnastique absurde, qui consiste à dire, par moult circonvolutions, exactement la même chose: «Gustave, le jour où tu t’es gratté le sourcil gauche, j’ai pris conscience de ton égoïsme, etc...» Gustave ne comprendra rien : « Tout allait bien et du jour au lendemain, elle est passée de Chantal Goya à Nina Hagen». Oui c’est vrai, tout va bien, et du jour au lendemain un élément déclencheur nous fait prendre conscience que nous voulons simplement être ailleurs. C’est aussi simple que ça. Cette terrifiante et cruelle simplicité va nous inciter à repousser le moment inéluctable du claquement de porte. Quitter un monstre étant beaucoup plus facile que de se séparer d’un être charmant, nous pouvons mettre un mois ou parfois une vie, selon notre degré de lâcheté, à tâcher de détester l’autre pour le quitter.

Pourquoi dire: «Tu es adorable, mais je ne suis plus amoureuse» est au-dessus de nos forces?

Pour demander une augmentation, c’est la même chose. Du jour au lendemain, vous ne supportez plus votre salaire. Il y a souvent un élément déclencheur: le rire de hyène insupportable de celui qui partage votre bureau par exemple, qui vous fait prendre conscience de la pénibilité de votre travail. Si, par malheur, votre patron, ou le responsable des ressources humaines est sympathique, vous êtes mal, très mal. Demander une augmentation à quelqu’un de sympa, c’est comme quitter Georges Clooney. Beaucoup plus difficile de trouver les bons arguments. Un travail de sape en profondeur est alors nécessaire. À la machine à café, vous tentez des : «Elle serait pas un peu snob la patronne? Elle ne m'a pas dit bonjour il y a deux semaines.» Les langues se délient alors, et en grattant un peu vous avez transformé la gentille cheffe en Cruella, et vous parviendrez à pousser la porte de son bureau pour réclamer votre dû.

Pourquoi dire: «J’adore mon métier, mais je pense que je mérite un salaire plus en rapport avec mes compétences» nous est si difficile?

À une époque où patrons et employés se tutoient, où la hiérarchie est de plus en plus floue en apparence, mais de plus en plus féroce en réalité, où l’affectif de façade remplace des liens purement professionnels, il faut encore plus de courage pour exiger un salaire juste. Certains patrons l’ont compris et multiplient les week-ends d’entreprises «pour mieux se connaître», surtout destinés à vous empêcher d’oser réclamer quoique ce soit.

Au travail comme en amour, il faut beaucoup de courage pour dire non à l’ignominie de la bonté.

21.02.2008

Au bout de la nuit

«Il fait ses nuits?» À peine l’enfant paraît que l’on cherche désespérément à le faire dormir. On ne vous pose jamais la question de savoir s’il est bien éveillé, s’il gazouille joliment, s’il a tous les petits plis qu’il faut sur ses cuisses dodues, non. Pionce-t-il telle est LA question.

Il faudra qu’on m’explique. On attend la dernière minute avant d’avoir un enfant, repoussant la «Migros–Data» de la maternité au dernier bout du bout pour pouvoir assurer un avenir radieux à nos chers bambins, et lorsque bébé pointe sa frimousse, on ne pense qu’à une chose, c’est à les faire dormir pour se rappeler pendant de courtes heures comment c’était «avant». Il y aurait une solution tellement simple: ne pas faire d’enfants. Mais non, au lieu de cela nous persistons à procréer et à nous ingénier à faire dormir cette boule de vie qu’est le bébé, pour pouvoir faire comme s’il n’était pas là.

J’ai eu de la chance, mon bébé a dormi très tôt. Je soupçonne que mon bavardage incessant l’épuise et qu’il préfère dormir plutôt que de supporter ma conversation. Même mes berceuses le rasent, il préfère se calmer tout seul en suçant son pouce, et me signifie par ses grognements d’arrêter d’en faire des caisses et de quitter la pièce pour qu’il s'endorme tranquillement. À quatre mois et demi, il est déjà en train de me donner des leçons de vie: ça promet.

Tout le contraire de mon amie Elodie, si douce et discrète, qui a mis au monde une petite noctambule colérique. Elodie a tout essayé pour que le marchand de sable n’oublie surtout pas de passer chez elle: berceuses, dire bonne nuit à toute la maison, massages, petite musique enregistrée, bains, la laisser pleurer…. Rien n’y fait. Enfin rien n’y faisait, car un hasard malheureux à donné la clef du sommeil du bébé d’Elodie. Lors d’un dîner, Bob, leur meilleur ami un peu pompette, s’est mis à beugler la chanson du groupe Image: «Ils m’entraînent au bout de la nuit, les démons de minuit » cassant un verre dans ses gesticulations maladroites. Et là miracle: le bruit de l’aspirateur qui avalait le verre cassé, accompagnant cette chanson ringarde des années 80 a eu raison du bébé. La petite s’est endormie et ne s’est pas réveillée dix heures durant. Depuis, Elodie et son mari connaissent la chanson par cœur et se lancent tous les soirs comme des professionnels, dans un duo avec chorégraphie sur le doux accompagnement de leur aspirateur. Devant mon regard horrifié, ils m’ont simplement dit le visage radieux: «C’est bon dans 5 minutes, elle dort, on va pouvoir commencer à vivre.»

27.12.2007

Jardin secret

C’est d’abord une brûlure au fond du cœur qui lui a fait froid dans le dos. La douleur du soupçon. Depuis le début de son mariage, Louise ne se rappelle pas avoir éprouvé cette petite secousse de l’âme, qui fait que tous les remparts contre la douleur, échafaudés au cours d’une vie, se fissurent irrémédiablement. Les ongles de son mari lui ont chatouillé la confiance en premier. Manucurés. Son Georges elle l’avait toujours aimé bourru et le voilà qui devient coquet, l’ongle propre, carré, limé.

Et puis des cadeaux. Son mari l’en recouvre, comme pour s’excuser par avance d’une future tempête. Ensuite, une passion soudaine pour les échecs qui obligent son manucuré de mari à s’absenter de plus en plus souvent pour s’adonner à ce sport cérébral. De nouvelles expressions fleurissent dans la bouche de George. «C’est fabuleux», il ne disait jamais ça avant et voilà qu’il trouve tout «fabuleux».

Ce qui a été beaucoup moins fabuleux, c’est la lettre d’amour trouvé par Louise, avec un détail qui l’a poignardée: elle datait d’il y a trois ans. Il la trompe depuis trois ans. Louise s’asseoit, repasse en boucle les trois années écoulées, les vacances en Grèce, les soirées entre amis. Elle n’a rien vu. L’adultère, c’est un peu comme deux acteurs qui jouent dans le même film, mais l’un des deux n’a pas le scénario en main. Pourtant Louise n’en veut pas à Georges, elle aussi aimerait revivre ce souffle vital qui aère le cœur et emporte l’âme, cette révolution intime qui s’opère lorsqu’on tombe amoureux. Elle aimerait bien bouturer certaines fleurs du jardin secret de son mari pour respirer un peu de cette liberté qu’il s’autorise.

Louise sanglote, se regarde dans le miroir et se dit qu’elle n’est pas si vilaine que ça finalement. C’est décidé, elle appellera Monsieur Mund, celui qui lui avait dit en rosissant «Vous présentez bien». Louise cache ses bras flasques sous des manches longues en soie, se maquille un peu plus que d’habitude. Elle s’empare du téléphone pour appeler Monsieur Mund et se donne du courage en disant à haute voix: «Zut! Je n’ai encore que 85 ans, je ne vois pas pourquoi je ne m’amuserais pas un peu aussi.»

04.12.2007

La peur du bide

Je suis en plein dedans. Au fond du trou. Cela fait maintenant quarante minutes que je suis en scène et le public n’a pas ri une seule fois. Les répliques qui provoquaient l’hilarité générale à la représentation d’hier, agacent, ennuient et indiffèrent le public de ce soir. Pourquoi? Impossible de comprendre ce léger décalage, qui fait que d’un soir à l’autre un spectacle est reçu si différemment. Ce soir, c’est un bide. Enfin JE fais un bide, car mes partenaires, eux, récoltent les mêmes réactions qu’hier. Je me plante donc toute seule lamentablement, sans même pouvoir accuser lâchement le public de n’avoir aucun humour. C’est de ma faute. Mais le pire est à venir. Ma prochaine scène est un long, un très, très long monologue. Je vais devoir résister à l’envie irrépressible de d’accélérer le tempo de mon texte pour déguerpir plus vite du plateau, ou pire, freiner l’envie de plaire au public à tout prix. Car sur scène comme en amour, plus on cherche à plaire plus on fait fuir, c’est mathématique. Il faut se faire désirer, et laisser venir. Je dois me concentrer sur les enjeux de la pièce, sur les moteurs profonds qui animent mon personnage, et surtout ne pas céder à la tentation d’exagérer mon jeu pour tenter faire rire la salle aux forceps. Non, je ne dois pas en faire des caisses, non, je ne dois pas aller chercher le public.

Le problème, c’est que le bide provoque un phénomène étrange: il permet de voir distinctement le public même dans la pénombre la plus totale, comme si les yeux étaient subitement aidés d’une lampe infrarouge. Je la vois parfaitement la dame du troisième rang qui cherche mon nom dans le programme en grommelant à chaque fois que j’entre en scène, ou le barbu tuberculeux qui tousse à chaque fois que j’ouvre la bouche. Ma parano galopante troublant ma concentration, je repense à ce principe fondateur de l’art du clown: Ne pas aller contre le bide, au contraire, l’assumer totalement, c’est là que ça devient drôle. C’est comme dans la vie, c’est quand on reconnaît que l’on s’est planté que l’on peut réussir, car après tout, les succès ne sont rien d’autres que des bides qui ont fonctionnés. Forte de cette réflexion c’est apaisée et sereine que je commence mon monologue, presque grisée par l’idée de faire un grand saut dans le bide.

21.11.2007

Pourquoi j’ai pas dis ça!

Trop tard. La réplique cinglante et cynique de mon interlocutrice m’a touchée droit au cœur et me voilà tétanisée, muette et tremblante.
Pourtant de la répartie, j’en ai. Sauf quand il en faut. Surenchérir sur les plaisanteries bon enfant d’un ami, je sais faire. Mais détourner par l’humour une attaque verbale, j’ai du mal. Lorsqu’on me raille, qu’on me méprise, il n’y a que de vagues borborygmes abscons qui s’échappent de ma bouche.

Ce n’est que quelques heures plus tard, lorsque l’ennemi est hors de ma vue que la riposte idéale se forme dans mon cerveau encore embué par la colère. «Mais pourquoi j’ai pas dis ça!» est le titre d’un de mes multiples petits carnets. J’ai pris pour habitude de noter tout ce que j’aurais pu dire pour réduire à néant par l’humour les piques de certaines âmes mal intentionnées. A un crétin cul pincé, qui, m’observant tenir le crachoir depuis un bon moment, s’est approché de moi en disant: «Et tu parles toujours autant? Surtout pour ne rien dire?», j’aurais adoré riposter en souriant: «Non, je ne parle pas aux cons, ça les instruit, d’ailleurs je te parlais pas, tu as remarqué?» Au lieu de cela, je n’ai réussi qu’à articuler un pauvre: «Ah, euh …hin, hin.» J’ai recensé aussi les bonnes vannes de camarades plus réactifs que moi. Nos répétitions étaient gâchées depuis un mois par un comédien imbuvable surnommé «le boulet» qui transformait par son talent l’«art dramatique» en «art catastrophique». Lorsque celui-ci à la pause déjeuner nous a lancé: «Je vais au supermarché, je vous achète quelque chose?» Mon amie Prune lui a répondu: «Oui s’il te plaît, achète un cerveau… Pour toi.»

J’ai recensé aussi des répliques de films comme évidemment le classique dialogue d’Audiard: «Si les cons étaient mis sur orbite, t’arrêterais pas de tourner!», qui ne me vient jamais en mémoire au moment propice. Malheureusement j’ai égaré ce petit carnet hier. Alors si dans votre entourage un être timide et inhibé a du jour au lendemain une répartie d’enfer, demandez-lui s’il n’aurait pas par hasard trouvé un petit carnet à spirale dans un café. S’il vous répond: «J’étais pas au café, j’étais au zoo, d’ailleurs ils te cherchaient, tu dois rentrer dans ta cage à 18h », demandez-lui de m’envoyer mon carnet à la rédaction.

14.11.2007

Nina a froid

Nina a froid. Tout le temps, partout. «C’est le manque de fer, lui dit sa mère, mange des lentilles!» Nina s’exécute. «C’est le stress, lui dit sa sœur, le stress bouffe le fer, c’est connu, fais du yoga, ça vaudra mieux.» Nina ne se sent pas particulièrement angoissée, mais s’inscrit à un centre du hatha-yoga. «Il faut vous relâcher, abaissez votre centre d’énergie», lui dit le prof. Nina se dit que, décidément, elle doit être stressée mais ne doit pas s’en rendre compte, c’est tout.

Une élève du cours lui conseille une masseuse. La masseuse explique à Nina que son énergie est bloquée au niveau des intestins, que sans doute elle n’exprime pas une colère très ancienne. Nina cherche une vieille colère qui doit bien être planquée quelque part, en vain. «Tu crois ne pas être en colère, mais en fait tu es folle de rage, d’où ton mal de ventre», lui dit sa meilleure amie. Nina explique qu’elle n’a absolument pas mal au ventre, elle est peut-être un peu ballonnée à cause des lentilles, mais elle a juste froid, c’est tout. «Ne nie pas ton déni, Nina!» lui répète son amie en inscrivant le numéro d’un psy fabuleux.

«Je vous écoute», dit le psy. Nina murmure: «J’ai froid.» «Oui», répond le psy, mais Nina n’ouvre plus la bouche et regarde passer un troupeau d’anges pendant quarante minutes. Elle perçoit un léger stress: il faut dire que son compte est sérieusement dans le rouge avec toutes ses tentatives de réchauffement. «Fais du sport!» lui dit son cousin musclé. Nina court, nage, et se fait un lumbago.

Dans le train qui l’emmène au chalet de sa grand-mère, Nina est livide. «Eh ben t’as l’air plus vieille que moi!» s’exclame la nonagénaire en apercevant sa petite fille au dos bloqué. «J’ai froid», lui dit Nina en éclatant en sanglots. «Ben oui bécasse, c’est l’hiver, on a tous froid. Tiens, mets ce pull et ces grosses chaussettes, assieds-toi devant la cheminée, je te prépare une petite soupe de légumes…»

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