02.04.2008
Photo en noir et blanc
Essayez de vous représenter la photo: posée sur l’étagère, entourée d’un beau cadre clinquant, la mariée, noire, en robe blanche donnant le bras à son époux, blanc, en costume noir. Moi aussi j’ai souri en la voyant. Une photo qui m’a fait penser aux pingouins que j’aime tant, et qui pourrait aussi bien être l’original que le négatif!
Drôle certes, mais surtout drôlement courageux. Pourquoi ? Eh bien tout simplement parce que ceux qui se lancent dans un mariage interculturel auront un peu plus de pain – blanc ou noir – sur la planche déjà bien garnie des concessions et des ajustements à faire pour réussir une vie commune. Exemple?
Une de mes patientes, suissesse, a récemment mis au monde deux magnifiques bébés café au lait. Café d’Afrique et lait de nos vaches suisses. Deux petits renversés, qui d’ici quelques mois vont à leur tour renverser bibelots et biberons, remplis de breuvages collants. Je ne croyais pas si bien penser: dans le petit salon familial trônaient deux canapés en tissu blanc immaculé, fraîchement livrés sur lesquels j’hésitais même à m’asseoir.
«C’est parfait, me suis-je dit, les bébés vont être ravis, un canapé chacun à décorer avec dix petits doigts poisseux».
J’ai suggéré à la maman d’acheter des protections pour ses beaux sofas, histoire qu’ils n’aient pas changé de couleur d’ici un an. Tiens, elle n’y avait pas pensé. Normal, avant l’arrivée de leur premier enfant, qui ose prédire à ces jolis couples bien installés qui se réjouissent de pouponner qu’un cataclysme va s’abattre sur eux? Et parfois même deux!
Et puis… et puis, dans la chambre adjacente il y avait le bureau du papa. Africain, musicien, il avait entreposé là tous ses instruments ethno de formes les plus diverses et loufoques et tapissé les murs de quelques peaux d’animaux sauvages. Plus deux bébé-relax à côté d’un grand tam-tam.
Choc des cultures… Deux bambins vont grandir là, avec d’un côté une maman qui va tenter de préserver ses canapés et de l’autre un père qui va les initier – et il aura raison – au sens du rythme de la savane où les taches de léopard et de bouillie se confondent sans que ça ne dérange personne.
- Tu sais, c’est plus vite fait de foncer un blanc que d’éclai’cir’ un noir, me dit le papa, en m’adressant un éclatant sourire digne d’une pub de dentifrice.
- Ah bon? Comment ça?
- Ben ouais, tu c’oises un noi’ avec une blanche, il est déjà cacao. D’un seul coup. Tu veux le faire ‘edeveni’ blanc? Il faut au moins t’ois ou quat’e géné’ations! T’as vu?
- Et moi je cherche une Mama Africa pour garder les bébés quand je retournerai au travail, vous n’en connaissez pas une, par hasard? me demande la maman
Non, malheureusement je n’en connais pas. En Suisse, il faut s’inscrire dans les crèches dès la conception, respecter les horaires stricts si on a la chance d’en trouver une et payer réglo si on veut y rester.
A quand l’idée d’ouvrir un club de Mamas Helvetia ?
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26.03.2008
Entre le string et le voile
Sujet brûlant et réfrigérant à la fois, universel et donc forcément polémique, et si je me risquais d’un petit essai sur la pudeur ? Un peu, beaucoup, pas… assez. Car si quelqu’un est là pour en parler – après vous Messieurs, cela va de soi -, c’est bien nous, les sages-femmes, quotidiennement confrontées, à cette vertu à deux visages. Entre le string et le voile, il faut bien se frayer un passage pour faire notre travail ! Et parfois prendre le chemin des écoliers…
Généralement, pour les soins à domicile, les mamans adeptes du string ne posent pas trop de problèmes. On a vu tout ce qu’on voulait voir avant même d’avoir rien demandé : soutien-gorge d’allaitement dégrafé, string sur les chevilles, et discussion sur le canapé, seins à l’air. Le facteur sonnerait à ce moment-là qu’elles oublieraient presque de tout remballer avant d’aller ouvrir. Mais comme il y a une grande différence entre une personne dite peu pudique et une autre carrément taxée d’impudique, ne me comprenez pas mal ! Pas de jugement, juste une observation..
Ça me rappelle une patiente venue des pays froids, belle de la tête aux pieds, même une semaine après l’accouchement. Un canon, comme disent les mâles, terme que nous les femmes n’apprécions guerre, pardon guère, pas plus d’ailleurs que l’objet, surtout lorsqu’on vient de mettre au monde un enfant. Chair de notre chair, chair à canon, association insupportable.
- Madame, je pourrais voir la rougeur sur le sein et aussi votre cicatrice ?
En moins d’une minute elle était en tenue d’Eve, debout dans son salon sans rideaux, moins gênée que moi.
- Que faites-vous dans la vie, Madame ? je demande pour faire un peu diversion en effectuant les contrôles d’usage.
- Danseuse de cabaret mais j’ai dû donner ma démission en début de grossesse.
On comprend, la danse du ventre avec un petit passager à l’intérieur, pas idéal !
Je me demande d’ailleurs pourquoi les patrons de telles boîtes – c’est le mot – n’offriraient pas la contraception gratuitement à leurs employées, vu qu’ils se font des gros sous sur le dos des ventres plats…non ?
Inversement, lorsque l’accouchée vient d’un pays où le port du voile est recommandé pour ne pas dire obligatoire, mieux vaut mettre des gants, au propre comme au figuré :
- Il faudrait relever la tunique encore un tout petit peu, Madame, voilà, presque, encore un tout petit peu… C’est bon, j’ai vu, vous pouvez tout redescendre.
Ne sourions pas trop vite, les gravures de la Renaissance que nous possédons montrent la parturiente vêtue d’une épaisse couche de jupons, assistée de matrones se gardant bien de regarder là où pourtant elles devraient, c’est-à-dire là où se déroule l’action. Et la Renaissance, à l’échelle du temps, c’était hier !
Vous voulez une opinion toute personnelle ?
Entre le string et le voile, je préfère… ni l’un ni l’autre ; ni camp de nudistes, ni monastère.
Et vive les jolis tissus colorés, courts ou longs peu importe, mais qui nous rappellent que le printemps vient d’arriver avec une nature qui, elle, n’a rien à cacher…
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19.03.2008
Croque-messieurs
Confidences d’une accouchée:
- Vous savez, avant de rencontrer mon mari, j’étais une croqueuse d’hommes. Maintenant je me suis assagie, j’ai découvert la foi et j’ai changé. Je sens que j’ai retrouvé ma dignité avec la maternité.
- Croquer un homme, si c’est le bon, il faut bien ça pour faire un bébé, non? dis-je.
Le regard amusé, elle ajoute:
- J’ai lu que vous êtes chroniqueuse, eh bien moi j’étais «croquineuse» professionnelle pour un Hôtel 5 étoiles. C’était mieux que le trottoir !
Joliment présenté. La délicatesse fait toujours la différence, dixit l’habituée du confessionnal que je suis. Et de me raconter son exil, ses débuts en Suisse, les mauvaises rencontres et puis ce «petit job» qui lui a permis de vivre, même si elle n’aurait jamais imaginé en arriver là. L’engrenage est vorace…
La différence entre chroniqueuse et croquineuse c’est juste une petite syllabe. Et le point commun de presque toutes les femmes, c’est le souvenir de cette mauvaise passe qu’on enfermerait volontiers dans un coffre-fort du sous-sol d’une banque suisse pour jeter la clé au fond du Léman ensuite. Secret bancaire…
- Et votre mari, il sait?
- Oui, et il dit que le passé est passé.
Belle preuve d’amour. D’autres vous font une scène de jalousie pour moins que ça!
- Que fait-il dans la vie, votre mari?
- Il est gérant d’un petit snack-bar. Il vend des boissons et fait de la petite restauration, des sandwichs, des croque-monsieur.
Décidément…
- Amenez-moi le bébé, je vais le peser. Oh! qu’il beau avec ses mèches blondes ondulées, il a l’air du Petit Prince, vraiment à croqu… enfin adorable. Et l’allaitement, comment ça va?
- Justement, j’ai quelques questions.
Et voilà l’ex-croquineuse qui soulève son t-shirt et me présente une paire de seins impressionnants, aussi rebondis que des pastèques.
- Ce … ce sont des vrais? je m’enquière, la bouche ouverte.
- Bien sûr que non, c’est du silicone. C’est mon ex-mari qui me les a offerts pour mon anniversaire. C’était ça ou un bijou mais je ne suis pas une croqueuse de diamants…
De fait, ils avaient drôlement l’air de ballons d’anniversaire. On aurait même pu y poser le gâteau dessus. Et du lait, il y en avait au moins autant que du silicone. Rien à dire, du joli travail.
Je ne vous en dirai pas plus, secret médical.
Mais le droit à la deuxième chance étant une loi fondamentale, ce n’est pas moi qui vais lui jeter la première pierre. Ni vous non plus, j’espère…
17:15 Publié dans Lila Sonderman | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
20.02.2008
Reproduction archi-ficelle
- Maman, tu m’apprends à jouer au Pictionary ?
- D’accord mon chéri, tu verras, c’est très rigolo
Première carte : insémination. Ça commence bien. Et me voilà en train de dessiner une vache fribourgeoise, cloche autour du cou, avec une grosse seringue sous la queue. Yeux écarquillés du fiston. Manifestement, il ne comprend pas, une explication s’impose. Pas simple la biologie de la reproduction artificielle expliquée aux enfants. Il n’y a pas quelqu’un qui aurait envie de faire un livre illustré sur le sujet, par hasard ??
- Tu vois, autrefois, pour faire un veau, il fallait que la vache rencontre le taureau dans les prés. Mais aujourd’hui, pour aller plus vite, le vétérinaire met directement les graines du taureau dans le ventre de la vache avec une seringue. Et des fois, chez les humains, on fait la même chose, quand le couple n’arrive pas à faire un bébé normalement.
- Mais alors toi, tu m’as fait comment ? avec papa ou avec une seringue ?
- Ben, heu, avec papa bien sûr, mais parfois il faut utiliser une seringue quand les graines du papa sont un peu faibles, ça leur évite de grimper pour rencontrer l’autre graine parce qu’à leur échelle, ça fait des dizaines de kilomètres à parcourir !
Et ça me ramène à l’époque où je travaillais dans un laboratoire d’analyses, il y avait là une dame avec un chignon noir qui comptait les spermatozoïdes au microscope. Je me souviens d’avoir vu ceux à deux têtes, ceux avec un flagelle flagada, les cul-de-jatte, bref le quart-monde séminal dont on se réjouissait qu’ils soient sur une lame plutôt qu’en train d’engendrer des descendants.
- Regarde, je vais plutôt te montrer comment se développe le bébé dans le ventre de sa maman.
Ouf, retour à la physiologie, je tiens à nouveau les ficelles et m’évite les imbroglios éthiques et hormonaux de la fécondation artificielle. Je sors de ma bibliothèque un livre de photos couleur montrant l’embryon de quelques semaines qui, il faut bien le reconnaître, ressemble à une jolie petite crevette rose, avec l’œil noir déjà bien visible.
- Tu vois, les cellules se multiplient très vite à cet âge, dis-je en tournant les pages. Ding-dong
- Tiens voilà Tania qui sonne à la porte…. Tu as vu comme son ventre a grossi ? Et qu’est ce qu’elle a dans son ventre déjà, Tania ?
A question stupide, réponse intelligente :
- Ben, des crevettes !
Logique, à cet âge, peu importe que ce soit les crevettes ou les cellules qui se multiplient. L’essentiel est qu’il y ait un bébé qui sorte de là un jour.
Drôle de cocktail tout de même que ces chassés-croisés de petites graines élémentaires dans les pipettes de laboratoires futuristes d’où sortiront des êtres comme vous et moi...
10:02 Publié dans Lila Sonderman | Lien permanent | Commentaires (6) | Envoyer cette note
12.02.2008
Chat-couchement
Ma très glamour chatte grise - aussi jolie que celle de la pub pour Sheba - est tombée enceinte… Bon, j’avoue, j’ai organisé un rendez-vous galant avec le matou noir de la voisine et les ai enfermés dans la cuisine. Il y a eu quelques minutes de turbulences et la nature a fait le reste. Comme chez les humains, pas besoin de mode d’emploi. Donc, Kochka - qui veut dire chat en russe parce qu’à cette époque j’essayais d’apprendre la langue de Tolstoï - attend des petits pour la plus grande joie de la famille. A quelques semaines de grossesse, je prends donc tout naturellement rendez-vous chez le vétérinaire pour un contrôle.
Mon vétérinaire –avec son air d’être sorti de la cuisse de Jupiter qui me déstabilise à chaque fois - me regarde derrière ses lunettes d’un air étonné.
-D’accord, votre chatte est portante mais vous venez pourquoi, exactement ?
-Eh bien, pour le contrôle prénatal, je ne sais pas, l’échographie par exemple.
-Mais Madame, ça ne se fait pas chez les animaux! Rentrez chez vous et laissez faire la nature. Elle devrait mettre bas fin avril.
Au regard qu’il lance à son assistante, j’ai compris qu’ils vont glousser sitôt que j’aurai les talons tournés et rentre chez moi, bredouille, un bonnet d’âne presque palpable sur la tête, ma corbeille miaulante sous le bras. Le minou n’a apparemment pas apprécié d’avoir été dérangé pour rien. Nous autres sages-femmes, nous n'oserions jamais dire que Dame Nature fait toujours bien les choses! Culotté quand-même le véto. Et puis je suis rat des villes, pas rat des champs, comment pouvais-je savoir, franchement ? Bon, plus qu’à patienter…
Quelques semaines plus tard, le ventre lourd tel le loup qui a mangé les sept chevreaux, mon félin de canapé manifeste les premiers signes de travail. J’ai préparé un carton douillet qui fera office de nurserie et alors que je l’observe, couchée sur la couverture, je sens soudain l’angoisse monter. Je réalise tout à coup que… je ne sais pas accoucher un chat. Aucune idée sur les gestes à faire où ne pas faire. Panique. J’ai plus peur qu’à mon premier accouchement de stagiaire débutante. Il me faut de l’aide, mais qui? C’est déjà tard le soir. Eurêka! La voisine du dessus. Elle garde toujours son calme et elle a eu beaucoup de chats dans sa vie. Un seul homme mais beaucoup de chats - aujourd’hui la tendance est plutôt au contraire! - Bref, je monte quatre à quatre l’escalier avec, cette fois, mon carton miaulant…
-Désolée de vous déranger à cette heure, mais vous ne pourriez pas accoucher Kochka ? Je ne sais pas faire avec les animaux, et s’il y avait des complications et blablabla…
Elle m’a pris le carton sans discuter avec un sourire amusé, après quoi j’ai pris les jambes à mon cou.
Le lendemain, c’est son mari qui m’ouvre la porte et annonce d’un air malicieux :
-Tout s’est bien passé On n’a rien eu à faire. Il y en a trois, un gris et deux «africains» !
Et comme les chats noirs ne portent pas malheur, j’ai offert un bouquet de fleurs à la voisine, redescendu le trio de chatons chez moi, et commencé à surveiller l’allaitement de très près… C’est quand-même terrible de se croire indispensable !
Comment ? Vous avez dit ….déformation professionnelle? J’ai dû mal comprendre…
18:35 Publié dans Lila Sonderman | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note
06.02.2008
Les pieds nickelés, ou comment une sage-femme se retrouve au commissariat
Dans un épisode de L’Inspecteur Navarro, celui-ci demande à son subordonné d’aller annoncer la disparition d’un homme à la famille. Alors que le policier ronchonne que c’est toujours lui qui se colle les sales besognes, Navarro lui balance:
-Ecoute, si tu voulais annoncer des bonnes nouvelles, fallait faire sage-femme !
Il ne sait pas à quel point il a raison…
Un beau jour je reçois un courrier de la Police Judiciaire me priant de me présenter au Poste principal accompagnée de ma fille de quinze ans. Date et heure précises. Cela s’appelle une convocation en règle. J’interroge mon ado, toujours sage comme une image, qui ne fume pas, ne boit pas, ne sort pas et me semble même trop facile à vivre pour son âge. Juste quelques boutons pour signaler l’adolescence, sinon, un ange.
-Dis-moi fifille si tes fréquentations pourraient avoir un rapport avec cette lettre. Je ne te gronderai pas, on en parlera seulement. Ce garçon de ta classe qui vient des fois à la mai…
-Maman, pour la dixième fois, je te dis que non.
Au jour et à l’heure dite, je me pointe donc avec ma progéniture au 36 Quai des Orfèvres version helvétique où nous sommes conduites dans une salle aux murs verdâtres, plutôt sordide, avec grillage à la fenêtre. Entre un commissaire moustachu qui s’assied et sans trop de formules de politesse, me tend une page de photos avec trente portraits format passeport à faire frémir Quasimodo : des balafrés, des tatoués, des crânes rasés, des têtes brûlées, des nez cassés, des têtes au carré, bref, tout un beau monde qu’on préfère voir dans les séries noires que rencontrer le nuit dans un parking souterrain.
-Alors, me dit le commissaire, suspicieux, lequel vous connaissez ? Il faut nous dire la vérité, madame.
-Alors quoi ? Je ne connais pas un seul de ces pieds nickelés et dites-moi ce que je fais ici !
-Un de ces hommes pourtant vous connaît. Votre numéro de portable figure sur son répertoire. Il vous appelée plusieurs fois.
- ???
Je regarde encore une fois, perplexe, les photos des princes charmants. Tous inconnus et tous infréquentables.
Le monsieur me scrute. Si je ne trouve rien à dire, le stade d’après, sûr, c’est les menottes.
-Alors, peut-être votre fille connaît-elle quelqu’un ? en la cherchant des yeux.
Avant qu’elle n’ait le temps d’ouvrir la bouche, mon instinct maternel envoie des signaux éclairs à mes neurones qui me font instantanément retrouver la mémoire, sauvant ma fille rougissante d’un balbutiement compromettant.
-Mais oui, j’en reconnais un, LUI ! dis en pointant une des photos. Dans l’euphorie du soulagement c’est moi qui bafouille.
-C’est un baba de pépé, euh un papa de bébé. Je me suis occupée de sa femme il y a environ un mois. Il est très gentil.
-Il est peut-être gentil mais il est en prison pour trafic de drogue. Pourquoi vous a-t-il téléphoné ?
Et moi de me lancer dans une explication que sa femme avait eu une montée de lait douloureuse et qu’il m’avait appelée en urgence un dimanche pour aller tirer le lait et tartiner du camphre sur des compresses pour la soulager parce que le bébé n’arrivait pas bien à téter. Vous comprenez, le bébé était un gros costaud et……
Navarro a raison, les sages-femmes annoncent des bonnes nouvelles, ce qui nous a valu d’être libérées sur le champ, avec même un petit mot d’excuse. Comme dans un vrai polar.
Dans la voiture en rentrant, ma fille m’a bien entendu rendu la monnaie de ma pièce :
-Maman ! Je crois qu’il faudra qu’on parle. Tes fréquentations, quand-même !!!
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29.01.2008
Leçon de grec
Il y avait jadis à la Maternité de Genève une sage-femme grecque nommée Mary qui avait travaillé trente ans dans les salles d’accouchement. C’était une femme théâtrale et spontanée qui parlait français avec le « chochotement» typique des helléniques. Elle nous appelait d’ailleurs tous «chouchou», de la femme de ménage au Professeur.
Une nuit – certaines nuits on s’en souvient encore vingt ans après, vous savez pourquoi? parce que c’était la nuit, justement – nous étions toute l’équipe dans la tisanerie, avec une jeune stagiaire qui potassait ses cours. Elle marmonnait à voix basse ces mots qu'on utilise quotidiennement au travail, après le diplôme, comme on en utilise d’autres pour la liste des courses: macrosome, céphalique, podalique, amniotique. Pommes-de-terre, dentifrice, spaghetti, chocolat. Le jargon des accoucheuses quoi…
Nous étions cinq ou six collègues dans cette tisanerie, plus ou moins réveillées, plus ou moins affalées, un peu désœuvrées. Aucun bébé ne semblait vouloir naître cette nuit-là. Mary, jusque là assoupie sur le divan, à l’écho de cette liste de mots grecs, se redresse subitement et, comme rajeunie par le souvenir de son odyssée estudiantine, se lance dans un cours de grec ex-cathedra.
- Vous savez les filles, pour moi la médecine c’était facile, la moitié des termes médicaux viennent du grec. Ecoutez:
Kephalê: la tête. Présentation céphalique? Le bébé a la tête en bas.
Podos: le pied. Présentation podalique? Les pieds en premier, par le siège. Et alors céphalopode ça veut dire les pieds sur la tête. C’est la pieuvre et toutes ces bestioles à tentacules...
Micro: petit. Microcéphale ? Une petite tête
Macro: grand. Macrosome ? Gros bébé
Macrophage? Phago: mange. La grosse cellule qui mange les petites.
Et puis… hydor: l’eau. Hydrocéphale? Trop d’eau dans le cerv…
- Bon, Mary, on a compris, fais nous plutôt du café. C’est quelle heure? Cinq heures… encore deux heures.
Rien ne l’arrêtait.
- Oligoamnios: oligos: peu. Peu de liquide amniotique
- Alors, Mary, pour changer de sujet, comment on dit lettre d’amour en grec?
- Lettre d’amour? Erotiki epistoli. Ça fait longtemps…
Un ange a passé. On a toutes fini la nuit la tête dans les étoiles; la fatigue, bien sûr, mais aussi le rêve de trouver une erotiki epistoli dans notre boîte à lettres.
Aujourd’hui l’irremplaçable Mary est repartie vivre dans le Péloponèse. Elle nous a laissé avec tous ces souvenirs heureux.
Mnêmê? La mémoire…
16:57 Publié dans Lila Sonderman | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
22.01.2008
Voyages organisés
Les sages-femmes à domicile sont des globetrotteuses… Et le planning de ma tournée hebdomadaire s’apparente parfois à un tour du monde en 7 jours: Chine, Bosnie, Afrique, Allemagne, Suisse, Portugal, Amérique, Sri Lanka, et j’en passe…
En franchissant le seuil d’un appartement je deviens un peu touriste en terre étrangère, spectatrice en coulisses d’une famille, de ses objets, rites et habitudes et attention à l'ethnocentrisme, toujours un peu colonialiste. D’ailleurs, si arrivant de Genève il y a six ans, même le Gros-de-Vaud m’a paru un choc culturel et linguistique, on comprendra …
La bienséance nous a appris le respect des cultures et des traditions de chacun. Bien sûr, on est tous d’accord là-dessus en théorie, mais voilà, parfois on aimerait bien comprendre certaines coutumes ou donner un conseil, juste un tout petit conseil…
Un jour, j’arrivais chez une famille indienne qui venait de s’asseoir autour d’une table dressée à l’occidentale. Tout y était, les verres, les assiettes, garnies d’une semoule et de ragoût au curry. Tout sauf les fourchettes. Les doigts faisaient l’affaire. Mon hémisphère cérébral droit m’a suggéré de me taire, mais c’est le gauche qui a gagné.
-Vous ne voulez pas essayer avec des fourchettes ? C’est quand-même plus pratique et moins salissant…
La réponse du père fut de me convoquer sur le champ à manger le plat national avec eux pour essayer leur méthode. Et toc !
Et lorsqu’une maman pakistanaise m’annonce, alors que je m’extasie sur l’abondante chevelure noire et brillante de son bébé qu’elle va complètement la raser, je dois me mordre la langue pour ne pas lâcher un « Ah non ! », ne serait-ce que par solidarité pour tous ces bébés occidentaux qui naissent presque chauves et dont les mères ne cessent de me demander quand pousseront les vrais cheveux. Le paradoxe de l’histoire étant que le rasage des cheveux à l’orientale a pour but de fortifier la chevelure des enfants alors qu’ils ont de toutes façons reçu des gènes capillaires de premier ordre et que si ce rituel était efficace - ce qui reste à prouver - ce serait alors nos bébés qu’il faudrait tondre en premier !
Idem pour les bébés emmaillotés serrés, les bras le long du corps telles des petites momies, comme ça se fait encore dans certaines contrées d’Europe orientale. Il faut bien un défenseur pour ceux qui n’ont pas la parole, même s’ils ont le cri assez vigoureux pour réveiller tout l’immeuble ! Je troque donc la blouse blanche pour la robe noire. Ma plaidoirie est simple: ce que vous n’aimeriez pas qu’on vous fasse, ne le faites pas non plus à votre progéniture. Et hop, voilà la jeune mère qui se met à dérouler les bandelettes, le bébé me remercie et tout le monde respire mieux. Tout le monde, sauf parfois l’aïeule venue du pays pour la naissance et qui, assise au fond de la pièce se met à grommeler quelque chose mais à qui il suffit de rappeler gentiment que les temps ont changé et d’ailleurs qu’il fait meilleur accoucher aujourd’hui qu’il y a cent ans !
Au fil de mes périples, j’ai découvert un secret, peut-être même le secret des secrets : quand les différences de l’autre nous étonnent, nous déconcertent ou nous choquent, si l’on s’y intéresse véritablement, on peut s’autoriser à être curieux et même culotté. L’authenticité est une bonne carte de visite, et on sera toujours bien reçu. Avec ou sans fourchette.
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16.01.2008
Le tire-lire-lait
Comme pas mal de femmes, je souffre de technophobie aigüe, maladie probablement congénitale et dans mon cas, incurable. L’angoisse d’ouvrir le manuel de quarante pages pour chaque nouveau monstre de technologie qui entre dans la maison m’étreint chaque fois comme un boa constrictor. Pour le plus simple appareil électroménager, ils vous livrent un mode d’emploi en dix langues, comme si le petit mixer que vous venez d’acheter était un spoutnik. Mais à quoi pensent les fabricants ? Impossible pour les braves gens avec un QI à deux chiffres de s’en sortir! Heureusement, j’ai un voisin technophile et patient que j’appelle régulièrement à la rescousse
Pourtant, il y a une machine qu’au fil du temps et de la pratique j’ai appris à maîtriser, vous l’aurez compris, c’est le tire-lait. Manuel ou électrique, j’en connais tous les câbles, boutons, et pièces démontables. Sage-femme oblige. Ça a pris du temps, mais ca y est je peux me mettre sur pilotage automatique.
Et je me pose la question de savoir pourquoi les hommes qui, eux pourtant, connaissent le moteur de leur voiture et le disque dur de leur PC, pourquoi ont-ils si peur d’un simple tire-lait ?
Pourquoi chaque fois que je l’utilise pour soulager une accouchée qui souffre d’une montée de lait spectaculaire et qu’arrive le mari, celui-ci ouvre des yeux exorbités et s’écrie quelque chose comme: «Mais, vous trayez ma femme???», ou « Ça existe une machine pour ça ??». Mais oui, messieurs, le tire-lait existe et ça peut être drôlement utile même si on comprend votre désarroi.
A l’instar des voitures, il en existe plusieurs modèles, du simple tire-lait manuel à la Rolls du tire-lait métallisée, petit bijou de technologie qui permet de vider les deux seins à la fois et d’en régler le débit, la force et la fréquence. Comme pour toute chose, il ne faut pas en abuser et si possible l’instaurer avec une pro de l’allaitement, mais parfois il permet de passer le cap du baby-blues lorsque celui-ci s’accompagne d’un buste hollywoodien, et encore, c’est un euphémisme!
D’ailleurs, en matière de lactation, comme tout autre sujet touchant à la reproduction de l’espèce, l’imagination va bon train. De l’allusion aux Laiteries Réunies à celle du soutien-gorge d’allaitement XXXL qu’on n’ose pas suspendre à la buanderie en passant par Alerte à Malibu et le Milk-Bar la source est intarissable…
Pourtant, la cause de l’allaitement reste essentielle. Autrefois dans les maternités, le tire-lait s’apparentait à une vraie tirelire. En effet, chaque goutte de lait était précieusement récoltée, tel de l’or liquide, afin de le donner aux prématurés. Aujourd’hui, à cause des méchants virus du 20ème siècle, si on a dû renoncer à une telle pratique, le lait maternel n’en reste pas moins considéré par les sages-femmes comme le breuvage le plus précieux sur terre.
A une époque où l’on doit se réapproprier l’allaitement - que nos mères ont abandonné pour la plus grande joie de Nestlé - et où tant de femmes luttent pour y parvenir, il ne faut négliger aucun moyen et le tire-lait peut faire office de trait d’union entre la mère et son nourrisson pendant quelques heures voire quelques jours. Il mérite donc d’être lavé de tout soupçon (et même stérilisé de temps en temps).
Pour terminer, un conseil sage à toutes les femmes enceintes: inutile d’acheter un tire-lait d’office avant l’arrivée de bébé, votre sage-femme en sortira un de sa trousse de Mary Poppins si nécessaire. C’est coûteux et la plupart du temps, ça finit au fond d’une armoire après une semaine. Et surtout, surtout n’oubliez jamais que votre bébé reste le meilleur tire-lait qui soit!
10:38 Publié dans Lila Sonderman | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note
09.01.2008
Le deuxième plus vieux métier du monde
Lorsque j’entends régulièrement à la radio les derniers chiffres du chômage, c’est inquiétant, certes, mais pour la sage-femme que je suis, c’est à peu près comme si on me parlait d’un problème de réacteur survenu sur une fusée de la NASA ou encore d’une nouvelle algue découverte dans le lac Titicaca. Chômage est un mot qui vole au dessus de la tête des accoucheuses comme une cigogne au-dessus des toits Alsaciens.
C’est évident, le deuxième plus vieux métier du monde ne connaitra jamais ni chômage ni désuétude tant il est enchaîné à la vie et même à la survie de l’espèce. Et tant que des hommes et des femmes sur cette terre s’aimeront, notre métier survivra à tout, aux nouveaux moyens de contraception comme aux mignons robots que des savants fous sont en train de nous concocter.
Je vous livre un petit échantillon d’une matinée de garde ?
10 heures, dans ma voiture, le portable sonne, c’est la maternité qui veut me confier deux dames à voir le lendemain. Il faut écrire leurs coordonnées… ouf, un feu rouge ! Je sors mon stylo et mon calepin, zut, le feu vire au vert.
-Attendez ! je m’arrête quelque part, ne bougez pas, ça y est, je suis garée sur le trottoir, je vous écoute. Au secours, le bus arrive, je gêne, je vais me parquer plus loin !
Transmission écrite terminée, je reprends la route pour aller voir une patiente qui habite au 28 bis. Il y a le 26, le 28, le 30 mais pas le 28 bis. Je fais un demi-tour sur route pas très en règle, un policier m’a vu, je lui fais un beau sourire à la Sharon Stone, ça marche, il ne bronche pas. Bon, j’appelle la dame pour savoir où est cette fichue entrée. Occupé… J’essaie son portable, c’est le répondeur. Je demande à un quidam où se trouve le 28 bis, désolé, il n’habite pas le quartier. Je refais le numéro de la dame, enfin elle me répond, c’est au fond de la cour côté impair. Ils sont fous ces Helvètes, urbanisme à la Numerobis ! Je me parque, sors mes trois sacs de trois kilos pièce du coffre et arrive devant l’allée. Il y a un code, évidemment je ne l’ai pas ! Je rappelle la dame, de nouveau occupé ! Je poireaute cinq minutes, quelqu’un sort, j’en profite pour me faufiler dans l’allée. Je cherche son nom sur la boîte à lettre, il n’y est pas. Elle doit en avoir deux et j’ai le mauvais. Classique. Il me reste la concierge.
-Pardon, savez-vous s’il y a un nouveau-né dans la maison ?
Bon, c’est au 4ème, je cherche l’ascenseur….. j’ai compris. Je monte les marches en ronchonnant, me promets de bientôt m’offrir les services d’un étudiant chauffeur-porteur. J’arrive sur le paillasson en tirant la langue. La sonnette ne fonctionne pas, toc toc toc.
-Bonjour, vous êtes la sage-femme ? Vous avez trouvé facilement ?
-Euh, si on peut dire, enchantée. On s’installe où ? Excusez moi mon portable sonne…Allô ?
-C’est encore la maternité, on a une autre maman qui part ce matin, il faudra vérifier l’adresse, elle habite chez sa belle-sœur et elle ne parle pas le français. Je vous donne le téléphone professionnel du beau-frère qui parle un peu l’allemand…Non, vraiment, l’autre plus vieux métier du monde n’est pas prêt d’être au chômage…
10:11 Publié dans Lila Sonderman | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note