24 Heures

07.04.2008

Simone de Beauvoir, la reine mère

La Reine mère, c'est ainsi que la nomme Elizabeth Badinter dans le numéro spécial des Temps modernes qui lui est consacré. Les Temps modernes c'était sa revue, sa famille, sa maison aussi. La décision du comité éditorial de lui consacrer un numéro spécial fut naturelle et unanime. Ce passionnant opus sort en même temps qu'un livre remarquable, sorte de promenade philosophique et littéraire au pays de Simone de Beauvoir, intitulé "le privilège de Simone de Beauvoir" de Geneviève Fraisse, féministe de la première heure qui connut Simone de Beauvoir.

Ces deux ouvrages viennent clôturer les hommages qui, en France, se sont multipliés depuis janvier pour commémorer son centenaire.

Mais Simone de Beauvoir ne se commémore pas. Elle échappe à l' officiel, aux honneurs, à l'hagiographie. Simone, par ses écrits, est toujours là, vivante, bien vivante, vibrante,complexe, politiquement incorrecte, malicieuse, pourfendeuse de bienséances, toujours en lutte contre tous les cliché, libre, si libre que sa pensée est encore aujourd'hui explosive.

Simone la voyageuse, Simone qui, lorsqu'elle découvre une ville, ne va pas d'abord dans les musées mais dans les zones chaudes et opaques la nuit, là où palpite le désir et où se pratique le commerce illicite du sexe. Simone l'intellectuelle, celle qui possède le privilège de l'être pour reprendre la théorie de Geneviève Fraisse et qui transforma ce privilège personnel en arme collective pour toutes les femmes.

Simone notre mère, celle qui nous apprit qu'être femme n'était ni un destin ni une calamité. Celle qui nous indiqua le chemin de l'indépendance matérielle, de l'égalité intellectuelle et aussi de la possibilité de se vivre comme femme sans pour autant n'avoir qu'à en plaire pour se faire accepter du monde.

On la traita de tout
Sont, dans ces deux ouvrages, rappelés le scandale que provoqua la publication du Deuxième Sexe. On la traita de nymphomane, de lesbienne, de mal baisée, et même de Penthésilée de St Germain des Prés. Amazone, oui elle l'était, guerrière aussi avec toujours cette indifférence aux calomnies, cette sérénité intérieure qui lui permettait d'avancer sans être blessée tant elle savait que ses théories étaient basées sur des connaissances, de la réflexion, de l'argumentation.

Il existe d'innombrables Simone de Beauvoir: la théoricienne, la politique, l'amoureuse, la philosophe, l'amie, la fille de sa mère, l'auteur d'un des textes les plus bouleversants sur la disparition d'une mère. Celle qui s'imprime en lettres de feu dans notre mémoire collective est celle d'une femme qui a changé, nous les femmes, notre rapport au monde, qui nous a rendu à la fois plus légères, moins coupables et qui nous a donné l'élan de croire que, nous aussi, comme les hommes, nous faisions partie du monde.

Aux hommes aussi elle a beaucoup apporté: le numéro des Temps modernes en témoigne: Claude Lanzmann, pour la première fois, parle de sa relation amoureuse en termes à la fois pudiques et magnifiques et cette image de Simone grande intellectuelle devant l'Eternel mais aussi - plus le temps avance plus on en apprend- Simone l'amoureuse de l'amour, Simone toujours en quête du bonheur. Simone la solaire, celle en qui on peut aller se resourcer toujours et encore car, dans ses écrits, subsiste encore et à jamais le souffle du désir de liberté et l'indépendance d'esprit.

Les Temps modernes, la transmission Beauvoir.

Geneviève Fraisse. Le privilège de Simone de Beauvoir. Actes Sud

17.03.2008

Annie Erneaux: romance d'une vie

A chaque fois qu'elle publie un livre j'ai le coeur qui bat. Quand j'ai ouvert la première page de son texte qui s'intitule sobrement "Les années" j'ai compris, qu'encore une fois et peut être encore plus que les autres fois, je serai retournée, renversée, prise de plein fouet par la pureté de son écriture, la loyauté de son projet, la profondeur émotionnelle individuelle et collective qui émane de ce texte signée par une femme qui ne s'est autorisée que tardivement dans sa vie à être écrivain .

Vous l'avez deviné je veux vous parler d'Annie Ernaux. Cela fait maintenant plus de vingt ans que, livre après livre, elle prend les mots comme armes pour pouvoir dire d'où elle vient, cette sensation de ne pas être comme les autres puisqu'elle appartient à une classe sociale qui, justement, n'a pas et n'a jamais eu de mots pour dire ce qu'elle vivait.
Les titres de ses livres sont à eux seuls des fanals dans la nuit: les armoires vides, la femme gelée, la honte, se perdre, l'écriture comme un couteau aussi.

Car écrire pour Annie Ernaux ce n'est pas exhiber sa vie mais sortir justement le couteau pour mettre à nu ce qu'il y a de plus intime et ce qui constitue notre être au monde. Elle a raconté cette mise à l'écart dans différents livres puis a osé nous parler de ses amours, heureux ou malheureux. Avec le couteau elle est allée là où on ne dit pas tant on a honte. Elle a dit la jouissance avec des hommes plus jeunes, la dépendance aussi, le consentement à l'avilissement pour mieux se retrouver, pour respirer un peu, pour trouver, tout simplement, des raisons de vivre encore.


Avec "Les années" elle nous donne la romance de sa vie sans jamais dire je.
Elle dit on ou nous. Depuis l'enfance jusqu'à aujourd'hui, elle nous dit dans cette langue d'une pureté racinienne le quotidien, le politique, le sexuel, le familial, le sentimental, le tout entremêlé comme la vie qui va, les chansons, les slogans, les mots d'ordre, les mots qui étaient à la mode et qui ne le sont plus, la société de consommation, la gangrène des villes qui ne sont plus des villes mais des terrains pour les hyper marchés, le décervelage, la transformation d'une société où tout est à consommer, jamais à méditer.

Ainsi cartographie-t-elle le monde comme Michelet avec des accents à la Piaf. Elle se raccroche à ses souvenirs et refait venir ce qu'elle a vécu grâce à des photos arrêtées à différents moments de sa vie.

C'est bouleversant par l'émotion que les mots qu'elle utilise procurent, c'est une sorte de guide sensuel, idéaliste et porteur d'espérances pour toutes celles et tous ceux qui pensent que la lucidité est le meilleur des remèdes pour continuer à vivre éveillés dans un monde qui change de sens.

19.02.2008

Antonioni ou faire l'amour langoureusement

Le deuil d'Antonioni n'est pas fait et les amoureux de son cinéma restent orphelins à la fois de ses coups de force dans l'écriture de ses scénarios, de la douce mélancolie de ses personnages, de sa poésie urbaine, de l'acuité de son regard sur l'évolution des lieux où nous vivons.
Vient de sortir en DVD un film rare, un film dit impur pour les spécialistes, un film poignant, douloureux et magique qui nous fait entrevoir sa personnalité et ses prises de risque autrement.
Ce film s'intitule Zabriskie Point . Il a été tourné en 69 par un jeune homme de cinquante sept ans qui a eu à coeur de transcrire - admirablement- le courage, la détermination, l'engagement des jeunes étudiants américains en révolte sur les campus.
C'était le temps du marxisme, du cannabis, du peace and love, des lendemains qui chantent, de la beauté aussi de cette jeunesse gavée déjà de fast food et de société de consommation.Comme Chris Marker, Antonioni part la caméra au poing et se fait oublier chez ces jeunes enfiévrés qui discutent des nuits entières pour refaire le monde. Rarement, au moment où la commémoration de Mai 68 approche, on se sent avec eux, parmi eux. Antonioni fait preuve dans ce film d'un respect immense pour cette jeunesse inventive.
Puis le film décolle - dans tous les sens du terme. On connaît la passion d'Antonioni pour la disparition, la fuite, l'effacement. Le film alors prend comme trame narrative l'histoire d'un jeune homme, injustement accusé de meurtre d'un flic sur le campus, pour prendre le large vers le désert d'Arizona. Le désert constitue un fil rouge dans l'oeuvre d'Antonioni. Il lui a même donné un de ses tires. Mais le désert de Zabriskie Point est différent: sensuel, chatoyant, il devient, au fur et à mesure que le film progresse, un écrin d'amour, un immense berceau de sable pour des amours interdites et frappées du sceau de l'approche de la mort.
Film onirique, sensuel - rarement comme ici on n'aura vu des personnes faire l'amour aussi langoureusement - ce film est aussi âpre et violent sur le devenir de notre civilisation.
Ode à la beauté, politiquement incorrect, il a fait scandale à sa sortie.
Il conserve, encore aujourd'hui, sa beauté vénéneuse et un message subliminal : il faut toujours garder en soi l'esprit de révolte pour avoir l'illusion qu'on reste - un peu - vivant.

04.02.2008

Petite Nuit

Petite nuit parce que, quand on aime lire, forcement le sommeil ne vient pas.

Petite nuit parce quand la magie de la lecture opère le temps se suspend et on ne voit plus si c'est la nuit ou le jour. Petite nuit parce que, par définition, un livre repousse les ténèbres et qu'il faut et qu'il y a toujours de la lumière quand on est dans cet état hypnotique, rêveur, halluciné, en dedans de soi quand on lit.

C'est de cette activité dont parle avec passion , érudition et mélancolie douce Marianne Alphant, auteur de livres importants dont l'un consacré à Monet et un autre à Pascal.

A l'inverse de tous ses livres Marianne Alphant dans "Petite Nuit" ne se cache pas derrière les personnages qu'elle tente de comprendre mais apparaît et dévoile son intimité. Non pour en faire exhibition, ce n'est pas son genre, mais en vertu d'un pacte qu'elle propose à son lecteur: tout lui dire pour lui faire comprendre quel enjeu vital est la lecture.

Marianne Alphant exhume donc certains souvenirs d'enfance, évoque sa mère, parle de ses séances chez son psychanalyste. Tout remonte, les odeurs, les sons, les rencontres, tout se mêle en une sorte de rende de mots ensorcelants où le lecteur, au fil du récit, ne sait plus s'il est à l'intérieur d'une lecture de l'auteur ou dans la vie de l'auteur.

Ce tourbillon de la vie c'est le plus grand éloge qu'on puisse faire de la lecture qui n'est pas une activité intellectuelle. Bien au contraire. Comme une fée Marianne Alphant nous conduit dans cet étrange pays et nous explique que la lecture est une incursion au pays de l'imaginaire, une résonance entre ce qu'on vit et ce qu'on lit, la transformation de la vision du monde.

Lire c'est vivre. C'est une évidence . Elle n'est pas partagée de nos jours par certains qui pensent que l'image peut se substituer à l'écrit pour nous resourcer, nous apaiser, nous enrichir. Il n'en est rien.

Comme l'explique sensuellement Marianne Alphant le livre, chaque livre - que ce soit la Comtesse de Ségur ou Claude Simon - est un doudou, un fétiche, une petite hutte à soi , un abri où il fait toujours bon se réchauffer, une bouée de survie quand l'appel du précipice se fait pressant, un moyen de vivre encore plus intensément quand tout va bien.

Livre sur le plaisir de lire "petite nuit" est un livre de littérature qui donne l'envie de vivre pour... pouvoir en lire.

08.01.2008

Hommage à Christian Bourgois, un grand éditeur

Nous avons tous été présents pour l'accompagner à sa dernière demeure. Nous les lecteurs, nous les collaborateurs, nous les admirateurs, nous les amis de Christian Bourgois qui vient de mourir, après deux ans d'un cancer qu'il savait incurable, comme il a toujours vécu: avec dignité, grâce, détachement et délicatesse.


Cet ancien énarque avait des intuitions, aimait faire découvrir, portait au plus haut point la mission et la nécessité de l'artiste dans la cité et a constitué l'un des plus beaux catalogues d'auteurs.

Auteur. Il n'aimait que les auteurs. Il aimait son métier dans toutes ses arborescences: il aimait la typographie, choisir une couverture, et, pour ce faire, consulter pendant des heures les catalogues d'art, a lancé le premier une politique de publication d'essais en format livre de poche, détestait les chapelles et nous a fait aimer aussi bien la science-fiction que les poètes américains sans oublier la redécouverte des romantiques allemands.

Aujourd'hui où le monde de l'édition ne parle que de rachat, de recapitalisation, de politique de groupe, l'itinéraire et les engagements de Christian Bourgois résonnent comme un exemple de résistance à toutes les modes et incarnent ce métier, un métier artistique où le goût de faire connaître vaut nécessité et prime sur les profits escomptés. Attention, Christian Bourgois a toujours voulu vendre ses livres et ne faisait pas partie de ceux qui pensaient que plus un auteur est intéressant moins il se vend. Bien au contraire. Mais tout est affaire de temps, de force de conviction, de désir de transmission.

Ce rôle de passeur, il l'a incarné magnifiquement pendant des décennies, ne s'offusquant jamais qu'un auteur qu'il trouvait remarquable ne soit pas plus reconnu - il pensait que son temps viendrait tant il avait de talent - et se réjouissant de ses succès qu'il ne s'attribuait jamais.

L'édition était pour lui une affaire de partage, d'équipe, d'échanges et pas une affaire de narcissisme. L'éditeur devait, par nécessité intérieure, être toujours dans l'ombre mais toujours présent pour défendre les auteurs.

Il faut avoir eu la chance de travailler à ses côtés pour savoir comment Christian Bourgois s'emparait, petit à petit, d'un texte, comment il le relisait, comment il en parlait à celles et ceux qu'il aimait pour nous faire comprendre qu'il fallait le lire, toutes affaires cessantes.

Je me souviens de Christian Bourgois marchant à Saint-Germain des Prés avec son chien et s'arrêtant devant la devanture des librairies. Je me souviens d'un déjeuner à la New York University il y a deux printemps où il fut fait membre honoraire et sa douceur et sa distinction naturelle pour remercier tous ceux qui l'avaient construit: les auteurs. Je me souviens des mots d'amour qu'il a alors dit publiquement à Dominique, sa femme, sans qui il n'aurait pu continuer ce métier. Nous étions plusieurs à avoir les larmes aux yeux tant était bouleversante cette sincérité.

Dominique est là qui va continuer.

19.12.2007

Pleurer pour se faire du bien

Il est rare de pleurer en voyant un film. En tout cas, alors que je suis une sentimentale désespèrement attardée, il m'arrive d'avoir la larme à l'oeil quelquefois mais de pleurer devant tant de beauté, tant de générosité, tant de sincérité, d'en sangloter même, non, il me faut remonter à l'enfance et au coup de fusil sur Bambi chez Disney pour en trouver l'origine.

Le film d'Abdellatif Kechiche La Graine et le Mulet sort sur les écrans auréolé déjà d'un prix au dernier festival de Venise et du prix prestigieux Luis Delluc qui vient de lui être décerné.

On se souvient de notre émotion devant son avant dernier film L'Esquive, apprentissage de la langue de Marivaux en banlieue par de jeunes en marge de la société qui retrouvant leur langue, leurs repères et comprenaient l'idée même de l'amour grâce à la connaissance de plus en plus intime de l'expert de l'amour.


Kechiche poursuit sa quête de vérité en prenant à bras le corps toujours ce même sujet qui l'obsède et le tourment : comment la langue peut stucturer les êtres et leur construire une identité leur permettant d'être acceptés par les autres mais aussi de trouver le courage de lutter pour poursuivre leurs rêves.


L'action se passe à Marseille aujourd'hui, cette ville fascinante, cette ville déglingué, sublime de beauté convulsive mais où les activités portuaires se tarissent et où le chômage laisse de côté toute une frange d'ouvriers qui aiment leur métier.

Au centre du récit un ouvrier de soixante et un ans, français, quasi muet, qui ne connaît pas bien les arcanes de la langue française et qui est d'un tempérament mélancolique.

Pas de suspense dans ce film, pas d'action mais de l'inaction, de la suspension du temps pour mieux nous embarquer dans la spirale des sentiments éprouvés par une famille comme on continue à dire dans notre pays de "travailleurs immigrés" confrontés au chômage, à la vieillesse. Le vieux est licencié. Ses fils lui disent qu'il doit retourner au bled. Il ne dit rien. Il encaisse. Rien ne peut l'atteindre tant sa solitude est grande mais dans cette solitude il sait trouver ses rares, véritables compagnons: un oiseau dans sa cage qui devrait chanter mais qui ne chante pas, la jeune fille de son amoureuse chez qui il loge, de vieux musiciens qui fréquentent le même hôtel que lui dont tout le monde croit qu'ils ne sont bons qu'à jouer au rami et qui, par solidarité, vont retrouver leur talent artistique de musiciens pour une soirée unique qui devrait concrétiser le rêve du anti-héros de ce film magnifique. Je dis bien qui devrait mais je ne peux vous en dire plus. Je suis sûre que vous aussi vous sortirez votre mouchoir.

"La Graine et le Mulet", d'Abdellatif Kechiche

11.12.2007

On a tous quelque chose de Bob Dylan en nous

Il accompagne nos vies depuis longtemps. Ses chansons sont imprimées en lettres de feu dans nos mémoires. Son broken english, sa nostalgie, sa poésie beatnik, son allure de dandy dégingandé, font de lui une icône des temps modernes, un modèle à contre courant, une figure qui, à force de résister aux modes, est devenue l'essence même de l'atemporel, de l'indémodable, du politiquement et musicalement incorrect.

Quand on a un petit coup de blues il suffit d'écouter une de ses chansons pour que le bleu du ciel soit visible. Bref, on sait tout de lui: biographies (la plus récente, celle de François Bon publiée chez Fayard il y a deux mois est excellente), articles de presse, numéros spéciaux de magazines du monde entier tentent de cerner , depuis trois décennies, sa véritable personnalité. Et lui, comme d'habitude, de s'échapper, de faire comme s'il disparaissait.

Insaisissable Bob Dylan?
Oui, évidemment. A partir de ce principe catégorique, Todd Haynes, auteur américain d'art et d'essai ayant à son actif plusieurs films importants dont Safe , Velvet Goldmine, Loin du paradis, remake admirable d'un film de Douglas Sirk Tout ce que le ciel permet, n'a pas cherché à rencontrer Dylan, mais a tenté de restituer, de manière concentrique, ses innombrables vies. En adoptant cette attitude esthétique il réussit à faire un film bouleversant tant sur le plan de la forme- chronologie éclatée, dédoublements d'identité (Dylan interprété par sept acteurs dont la magnifique Kate Blanchett), mise en abîme admirablement maîtrisée - que sur celui du récit. I'm not there est un film aussi et surtout sur l'Amérique des sixties, l'Amérique rebelle des enfants de la middle class qui a voulu, pour tenter de ne pas s'enliser dans le modèle des parents, résister aux archétypes de la société de consommation et a réussi en inventant une nouvelle littérature qui a déstructuré la langue (on pense par exemple à Allen Ginsberg d'ailleurs présent dans le film) mais aussi une nouvelle manière de dire son rapport au monde en se ressourçant aux racines traditionnelles tout en les réadaptant.

Ainsi de Bob Dylan qui connaissait par coeur le folk song ainsi que le patrimoine des chants d'esclaves et qui a su déshabiller la chanson traditionnelle de tous ses oripeaux pour l'électriser, la rendre à la fois sexy , poétique et triste. Il y a du Rimbaud en Bob Dylan. Il y a invention esthétique dans la démarche de Todd Haynes quand il s'approprie ,pour mieux le laisser s'évanouir dans notre imaginaire, les différentes vies de Bob Dylan.

Oui, Dylan n'est jamais là. Jamais là ou on l'attend. Mauvais juif, mauvais mari, bel amant et des femmes et de la drogue, il n'a rien à dire sauf dans ses chansons où, justement, il sait transcrire ses états d'âme, sa vénéneuse dépression, ses fulgurances poétiques, ses périodes high et down.

Ce film envoûtant nous plonge à l'intérieur de sa propre économie libidinale pour nous faire comprendre, de l'intérieur, l'énigme d'un écorché vif, chantre des temps modernes qui passe son temps à faire en sorte que son ombre ne colle plus à son image et que, peut-être, lui aussi a le droit d'être lui même.

I'm not there, de Todd Haynes.

29.11.2007

Le livre à ne pas rater, chronique d'un amour perdu

S'il n'y en a qu'un à lire ou à offrir c'est bien celui là: cette chronique douce-amère, mélancolique et lucide, désespérée et pourtant irradiée par l'amour de la vie qu'est le récit de Joan Didion publiée sous le titre énigmatique "l'année de la pensée magique".

Joan Didion est scénariste. Elle a travaillé avec son mari nuit et jour, avec de nombreux scénaristes pendant plus de quarante ans. Ils ne se quittaient jamais. Ou rarement. Vraiment quand ils y étaient obligés. Ils ne pouvaient se passer l'un de l'autre. La seule chose qu'ils faisaient en solo c'était, de temps en temps, des romans. Encore prenaient-ils soin de les faire lire à l'adoré avant de l'envoyer à l'éditeur.
Elle c'est Joan, lui c'est John. Je n'ai jamais vu John ni rencontré Joan.

Mais j'imagine très bien comment parlait John, comment il regardait le monde, comment il traversait un jardin et je vois très bien aussi la délicatesse de Joan, ses yeux émerveillés devant un tableau, un feu de cheminée, son bonheur quand elle se promenait avec sa fille.

Toutes ces sensations, ces impressions que j'ai d'elle, de lui, d'eux ensemble en train de faire l'amour ou de refaire le monde, ont surgi à chaque page de ce récit bouleversant qu'a entrepris de faire, neuf mois après la mort de John, Joan.

Récit autobiographique, récit de l'intimité la plus intime depuis que John qui s'apprêtait à dîner avec Joan s'est effondré sur le parquet. Mort.

Qu'est que ça veut dire mort? Joan ne comprend pas. Joan essaie de le ranimer. Joan n'entend pas les médecins qui lui disent que John n'est plus là, que son coeur a lâché.

Alors, vous me direz, qu'en a-t-on à faire de la vie de Joan et de John?

Justement on veut tout savoir d'eux, comment ils se sont rencontrés, comment ils se sont aimés, comment ils se sont engueulés, comment ils ont voyagé ensemble, quel pain ils aimaient, dans quelle mer ils allaient nager. Pourquoi? Par ce que nous devenons, au fil de la lecture Joan et John, John et Joan. Parce que l'intime devient universel. Parce que quand la douleur est si justement exprimée, sans pathos et avec une infinie élégance de soi même, il se produit un phénomène d'identification qui fait qu'on a envie de prendre dans ses bras Joan, de la consoler, de lui dire qu'un jour se souvenir de John sera plus doux et qu'elle pourra, de nouveau comme elle le faisait tous les jours, aller se promener à Central Park et regarder les écureuils.

Parce que la vie est plus forte que la mort et qu'on peut vivre, vivant, avec les morts.

Joan Didion "l'année de la pensée magique" Grasset.

04.11.2007

La solitude du tueur qui ne l'a pas fait exprès

On le sait depuis longtemps, Gus Von Sant, est un cinéaste important tant par la forme que par son audace à filmer frontalement des sujets qui troublent les américains. Son premier film, ressorti sur les écrans occidentaux il y a six mois, Mala noche, tourné en noir et blanc, décrivait de manière poétique et transgressive, les amours homosexuels entre un clandestin mexicain et un jeune américain à la frontière entre les deux pays. Il y avait de la sauvagerie et de le grâce entremêlées dans ce film aux accents à la Jean Genet. Depuis, Gus Von Sant, après une carrière à Hollywood et des films aux sujets toujours aussi dérangeants - la drogue, la prostitution masculine, la société de consommation, l'addiction aux médias - et des moyens importants avec des distributions prestigieuses de stars comme Nicole Kidman ou Brad Pitt, s'est progressivement éloigné du système pour mieux se ressourcer sur ses propres obsessions et traiter, de manière de plus en plus épurée, avec des acteurs non professionnels, les zones les plus opaques de la société américaine. On se souvient du succès-scandale d'Elephant qui racontait, sans le moindre jugement moral, la tuerie par deux jeunes adolescents, des élèves et des professeurs d'un lycée à Colombine.

Avec Paranoïd Park, Gus Von Sant poursuit ce cheminement en allant encore plus loin psychiquement et formellement: nous, spectateurs de tous âges, sommes conviés par le cinéaste à entrer littéralement dans la tête d'un jeune adolescent tourmenté qui va trouver paix et sérénité dans un endroit clandestin de la ville, un skate-board, sorte de jungle et de no man's land où tous ceux considérés comme asociaux peuvent enfin, respirer, trouver une place.On assiste à la métamorphose existentielle de ce jeune homme gauche et maladroit affronté au plus grand des tourments:que faire quand on a tué quelqu'un sans le vouloir? Nimbé par la grâce dostoïevskienne, porté par une interprétation d'une pureté inouïe, le film, encore une fois, trouble, dérange, fascine et pose des questions sur les symptômes, pas seulement américains, de notre civilisation occidentale. Un Film qui émeut, paralyse d'effroi et vous reste dans la tête.

29.10.2007

Le film de l'intranquilité

"Secret Sunshine" pratique le grand art de l'intranquillité. Son auteur, Lee Chang-dong, ex ministre de la culture en Corée du Sud après avoir été instituteur dans des villages reculés est à a fois un poète, un métaphysicien, un contemplatif qui ne s'intéresse qu'aux frémissements de l'âme. Ses deux films antérieurs "Peppermint candy" et "Oasis" traitaient de la période de répression en Corée et d'un difficile amour entre un petit voyou et une jeune fille handicapée. Autant vous dire que Lee Chang-dong ne donne pas dans la bluette. Il aborde frontalement des sujets soit qui fâchent soit qu'on préfère ne pas aborder. Mister Lee, comme on l'appelle là bas, n'en a cure. Il poursuit son chemin d'explication de sa vision du monde en prenant, cette fois-ci encore, un sujet qui peut sembler terriblement désespéré et qui va s'avérer, au fur et à mesure que le cinéaste nous fait entrer dans son univers, d'une force, d'une vitalité et d'un espoir exceptionnel.

Dès la première scène de "Secret Sunshine" on sait tout: que la jeune femme qui est au centre du récit, est en panne. Littéralement car sa voiture est cassée mais aussi métaphoriquement: fraîchement veuve, elle croit qu'en venant vivre dans la bourgade natale de feu son mari elle connaîtra, elle et son jeune fils, un peu de paix et de sérénité. Une seconde catastrophe va alors surgir dans sa vie. Je ne vous dis pas laquelle mais il s'agit de ce qu'on peut envisager de pire quand...justement on imagine le pire. Deux solutions donc:se suicider ou rester en vie. Mais comment fait-on pour rester en vie quand la vie ne veut plus de vous? On peut toujours s'aveugler et entrer, en y croyant, dans une communauté religieuse. C'est cet itinéraire que choisit la jeune femme, interprétée magistralement par Jeon Do-yeon, prix d'interprétation féminine à Cannes ce printemps.

De longs mouvements panoramiques, des descriptions minutieuses d'une Corée en proie à de petits gangs mafieux qui viennent ruiner la paix des bourgades, un personnage de garagiste haut en couleurs, une profonde humanité font de ce film un joyau, un moment de pure grâce. On pense aux émotions ressenties devant les premiers films de Cassavetes.

Bloc de poésie sans concession, chef d'oeuvre de pudeur et de délicatesse, "Secret Sunshine" nous transporte dans le monde invisible où, peut être, quand tout va très mal, il est permis d'espérer qu'un ange gardien nous attend et veille sur nous....

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