24.12.2007
Le business du coeur
Oh non, c’est Noël et j’ai envie de parler de Jeff Koons, l’artiste vivant le plus cher au monde depuis novembre dernier où les enchères ont fait exploser son Hanging Heart à plus de 23 millions de dollars. Cette pièce fait partie de sa série «Celebration». Et bien que le Hanging Heart ait l’air tout légèrement suspendu à un ruban, ce coeur monumental pèse près de 1,5 tonne.
Jeff Koons est désormais on The Top. C’est normal, c’est le plus grand, le seul qui sache vraiment faire parler la matière depuis la disparition de Francis Bacon, il y a quinze ans. Jeff Koons aura toujours quinze ans. Et Bacon ne disparaîtra pas une seconde fois.
Creuser la chair en la mettant en feu
«Et tous les cinq prirent de la braise rouge dans l’âtre embrasé, et ils en saupoudrèrent ce visage, qui n’était plus un visage. Le feu s’éteignit dans le sang, la braise rouge disparut dans ces plaies comme si on l’eut jetée dans un crible.» Cette phrase, dans la grande scène de torture qui ouvre l’histoire de L’Ensorcelée, le magnifique roman de Barbey d’Aurevilly, pourrait sortir de plusieurs tableaux de Bacon.
Quand il affrontait son sujet, son tableau, le spectateur et le monde entier avec de la braise rouge, une épée de matador, une cuvette d’acide ou quelquefois, par un beau jour de suicide, un simple couteau de boucher, c’est pour faire la même chose que Koons: creuser la chair en la mettant en feu, la brûler en lui faisant l’amour, jusqu’à ce qu’il ne reste plus d’un visage que sa «monstrueuse abstraction». Ce visage, qui n’était plus un visage. Ce cœur énorme, vulgaire et repoussant, mais pour une fois tellement sexy. Dans la vie, le cœur n’est jamais sexy.
Comparez le Michael Jackson de Koons avec le vrai, sur la pochette de Bad. Le vrai aura beau vouloir se faire une tête de marbre à tant se retirer de peau et de sang, c’est celui de Koons, encore plus horrible, prémonitoire, un os de seiche maquillé à mort, que j’ai envie de prendre dans mes bras pour qu’il y sèche ses larmes. C’est ça l’amour. Il est si courtois Jeff, il ne veut que vous faire plaisir. Il est payé pour ça. D’ailleurs ça n’a plus de prix.
Joyeux Noël à tous, Hanging Heart pour chacun.
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09.10.2007
Le temps révolu du sacrifice
Gloire à Juanita! Jeune fille très belle, Inca, princesse offerte en sacrifice aux glaces du dieu volcan Ampato. Elle avait environ 14 ans. Son âge dépasse aujourd’hui le demi-millénaire. En 1995, la glace se mit à fondre suite à une éruption du volcan péruvien qui exhuma le cadavre de Juanita de son sarcophage de neige, pas moins blanc que le marbre. La princesse est intacte, recroquevillée, flétrie, dans ses vêtements fins, intacts aussi. La peau brune et ultra-tendue laisse passer la lumière comme une feuille de papier à cigarette. Translucide beauté, diamant de chair éternelle. Elle ressemble à la poupée de l’artiste Hans Bellmer.
Pour les incas, offrir sa plus belle fille en sacrifice donnait la mesure de la bienveillance et du dévouement d’une famille à l’égard de la tribu. Sacrifier son enfant était le summum de la sacro-sainte valeur d’aujourd’hui : l’esprit d’équipe. Quelle vision archaïque ! Heureusement qu’aujourd’hui, l’esprit d’équipe n’appelle plus de tels sacrifices. Quoique…
Si sacrifices il devait y avoir, les managers devraient être les premiers volontaires au sacrifice, pour la survie du groupe. L’exemple de la princesse momifiée m’a ainsi rappelé, étrangement, quelques rudiments de management.
Même la plus talentueuse personne du monde ne produit rien de bon sans une équipe efficace. Les stars apportent d’évidentes qualités à un groupe mais perdent rapidement de leur éclat sans un environnement harmonieux et soudé.
Une équipe fonctionne si chaque membre assume ses responsabilités, comme il jouit de ses libertés. Point besoin de sacrifice.
Dans le monde des affaires, la liberté sans responsabilités est une voiture qui s’élance dans le vide. Les responsabilités d’un manager sans réelle autonomie d’action font de lui un chèque en blanc: on le déchire au premier bilan des comptes. Et les résultats d’un manager, non secondé par une équipe efficace et soudée, sont réduits à néant. Chaque personne participe au projet commun. Point besoin de sacrifice.
Il n’y a rien de pire qu’un manager qui prend une décision en trois minutes contre l’avis d’un de ses employés qui réfléchit au problème depuis trois semaines. Même si cette décision est la bonne. Il n’impressionnera personne, bien au contraire. La cohésion du groupe peut s’affaiblir et mettre en péril le projet commun. Doit-on le sacrifier pour autant?
La diversité d’opinions est nécessaire à l’harmonie et à l’efficacité d’une équipe. Un manager doit ainsi encourager son équipe à penser différemment à ne pas suivre un mode de pensée unique. Il doit développer le dialogue pour favoriser l’éclosion et l’expression de toutes les stratégies. Toutefois, la bonne décision n’est pas forcément la plus consensuelle. Mais elle s’appuie toujours sur une consultation de plusieurs collaborateurs. Le grand manager possède en somme une vertu qui ressemble au don d’invisibilité.
Les défaites sont à partager autant que les victoires. Et par tous. Point besoin de sacrifice. Il ne faut jamais blâmer qu’une seule personne et toujours penser à remercier tout le monde.
Merci Juanita, pauvre victime d’un temps révolu.
14:53 Publié dans Caroline Lang | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
01.08.2007
Le blues du multitasking
L’horizon des vacances se voile d’une incurable propension au bilan, à l’analyse de la saison, aux comptes. L’issue de ces entretiens avec moi-même détermine d’ailleurs en grande partie le choix de ma destination. En 2007, l’incroyable vigueur du marché de l’art m’a emportée dans un tourbillon d’allers-retours express à New York, de Conference calls à minuit sur les nouvelles fortunes de Hong-Kong, de dîners de charités, d’affaires mirobolantes, d’ambitions à la hausse ou de soirées prévues avec mes plus vieux amis que j’annule au dernier moment parce que mon devoir m’oblige à être présente au vernissage de la nouvelle exposition de Larry Gagosian où sera présent l’artiste qui obsède toute la planète arty. Le conseil des plus hauts directeurs de Sotheby’s me porte au pinacle, me flatte, m’augmente, me nourrit, m’abrutit et me fixe mes objectifs de l’année à une altitude qui frise le scandale financier.
Si j’ai travaillé à m’en brûler la peau, je rêve du Tibet, de l’Argentine, du Sinaï, de grands oiseaux et de mer indigo pleine de poissons multicolores. C’est en vacances que j’ai appris à ne plus rien faire que regarder et voir. Mieux je pars en août, mieux je regarde les tableaux que je vends en septembre. A l’inverse, si mon printemps fut calme et doux, si ma direction m’oblige à un feu d’artifices pour l’automne, mon été devient un véritable champ de bataille, mes journées sont ardentes, mon corps souffre et se régénère, je deviens mauvaise. Jalouse, je fais du vélo en maudissant toutes mes copines prélassées.
Alors qu’est-ce qui ne va pas ?
Je devrais me dire: Caroline, tu es une reine, sus en stress, voici venir le temps des îles Marquises, réalise ce vieux rêve de lire une bonne fois pour toutes les 2000 pages des Mémoires d’Outre-tombe de Chateaubriand, livre sublime que j’ai recommencé six ou sept fois sans jamais atteindre le terme du premier tome. J’ai gagné le droit de faire le roi fainéant, après une telle saison menée tambour battant.
Je suis une fille des fins des années 80 qui a commencé à bien gagner sa vie à partir de 2000. New York d’il y a quinze ans, jardin d’Eden et bûcher des vanités, comme je te regrette en ces mornes étés où l’abondance de temps empêche la working-girl toujours débordée d’avoir à faire trois choses en même temps, comme au bon vieux temps. Il fallait se montrer indispensable à toutes les situations, savoir régler trois problèmes simultanément comme on dit que Napoléon dictait les lettres par cinq. J’aimais bien me vernir les ongles en regardant les résultats d’une vente pendant qu’une journaliste m’interviewait au téléphone. J’en mettais plein la vue à mes collaborateurs désoeuvrés, je passais pour remarquable. Je ne finissais jamais ce que je commençais but I was speed. Je dilapidais mon temps de travail. Aujourd’hui, mon supérieur stigmatiserait cette gestion archaïque de mes priorités. Bien travailler, c’est courir un seul lièvre à la fois. On se focalise. J’ai le blues du multitasking. Il va être l’heure d’emporter son Blackberry à la plage.
16:06 Publié dans Caroline Lang | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note