07.04.2008
Luciana Ravanel, une femme qui aime la couleur de l’exploit
Rares sont les femmes qui construisent le monde. Les femmes architectes - comme tant d’autres femmes qui abattent constamment les limites que nous nous sommes nous-mêmes données - éveillent ma curiosité et mon admiration.
Telle Luciana Ravanel, figure incontournable de l’architecture d’aujourd’hui quand bien même elle n’est pas architecte, mais créatrice de liens, «passeur» entre maîtres d’œuvre et maîtres d’ouvrage, entre privé et public, entre architectes français et internationaux, passeur aussi entre l’histoire et l’innovation, entre le concret et le livre.
Par amour du livre
Essentiel, le livre: elle en publie une dizaine par années, et dans ses bureaux de Saint-Germain, avant même de me présenter son parcours, elle me montre le dernier, ou plutôt me le fait sentir: le livre, ah l’odeur du livre… «Un livre, c’est ce contact physique essentiel, un outil plus qu’une consécration, à la fois une aventure et une histoire commune. J’aime les livres qui gardent un petit goût d’inachevé, que l’on pourrait reprendre dix ans après pour raconter la suite de l’histoire, raconter ce que sont devenus les bâtiments présentés alors pour la première fois… J’adore les histoires et j’adore les raconter, orchestrer des auteurs, des graphistes, des traducteurs, chacun avec ses contraintes très précises - ce qui est terriblement excitant c’est que tout ce beau monde arrive à la fin un même objectif…» Et elle hume le livre, encore, cet irremplaçable instrument de passage.
Relever des défis
Alors que Luciana Ravanel connaît l’architecture mieux que quiconque, elle est méconnue en Suisse (pour les raisons, voir ci-dessous). C’est en Suisse pourtant qu’elle a fait ses premiers pas, comme étudiante d’abord, à HEI, comme tant de personnalités remarquables, puis comme jeune collaboratrice de la Mission Interministérielle pour la Qualité Architecturale des Constructions Publiques à l’époque de Giscard d’Estaing: là encore, elle avait choisi la Suisse comme terrain d’études. Elle deviendra ensuite Directeur de l’Institut Français d’Architecture, de 1988 à 1998, date à laquelle elle quitte le secteur public pour créer sa propre entreprise, ANTE PRIMA Consultants.
Un défi considérable que cette femme entreprenante de nature et de famille, chef d’orchestre dans l’âme, relève la tête haute: elle conseille et coordonne désormais tous les intervenants de la construction, y compris les architectes les plus connus. Il est vrai que le défi, elle l’a appris toute jeune. Les téléphériques de Cervinia, le tunnel du Mont Blanc, les funiculaires siciliens; l’œuvre de son oncle (le visionnaire) et de son père (l’entrepreneur): «ensemble ils formaient un couple redoutable!» jubile-t-elle. «On faisait toujours le plus compliqué possible, cela donnait la couleur de l’exploit…»
Luciana Ravanel aime les défis. Professionnels comme privés: dans tous les domaines, elle vit la contrainte comme un stimulant extraordinaire. Elle se souvient, quand elle est allée négocier son premier salaire au Ministère de l’Equipement et qu’elle s’est entendue dire, «mais enfin Madame, vous n’êtes qu’un salaire d’appoint…» Divorcée avec deux enfants à charge, elle se souvient… «Cher Monsieur, vous faites erreur…». Mais «cela donne des ailes, quand on a autant de handicaps au départ». Dans la vie comme en architecture: la plupart des architectes lui ont toujours dit que sans contraintes majeures, ils n’arrivaient pas à s’engager complètement dans un projet. Quand tout est trop simple ce n’est pas excitant… et cela ne stimule pas la performance. La contrainte, Luciana Ravanel l’a toujours vécue comme une source de créativité, et en fin de compte, comme une porte ouverte sur la liberté.
L'architecture ouverte
Luciana Ravanel est l’amie des plus grands. Nous n’en citerons que quelques-uns. Rudy Riciotti, «rital» comme elle, ayant étudié à Genève comme elle, choisit l’architecture passionnelle, voire paroxysmique, entre tension et fragilité, une architecture qui bannit le neutre, à jamais; le japonais Kengo Kuma, lui, veut «effacer l'architecture» et la rendre transparente à elle-même; le français François Roche, «ami anticonformiste de longue date, toujours capable d’anticiper sur son époque», imagine en Suisse un musée de la glaciologie, issu de la transformation saisonnière, mettant en évidence les flux, les transferts de l’eau comme matière constitutive d’un écosystème et de son architecture ; 5+1AA, les génois Alfonso Femia et Gianluca Peluffo, que l’on pourra voir cet été à Zurich dans l’exposition «Italy Now – Country Positions in Architecture » s’engagent pour une « urbanistique sentimentale », riche de la mémoire portuaire et industrielle, mais intégrée dans le paysage contemporain ; et encore Jacques Ferrier, chantre de «la poésie des choses utiles», ces «choses utiles» que sont les très hautes tours notamment… La Terre en effet, en a bien besoin, de ces très hautes tours. Si 45% des humains vivent aujourd'hui déjà dans les régions urbaines, en 2025, 5 milliards d'individus sur 8 vivront en ville. Si nous voulons conserver la Terre, il nous faut des mégacités qui par leur verticalité même préviennent leur propre prédation écologique. «Chose utile»: l’harmonie entre l'habitat de l’homme, vertical, et la nature, horizontale, grâce à la ville, et non plus malgré la ville.
De par ses multiples interactions avec ces architectes à la fois visionnaires (on parle d’architecture théorique) et concrets, mais toujours ouverts sur le monde, Luciana Ravanel peut poursuivre l’un de ses objectifs les plus chers: faire se rencontrer le meilleur de l’architecture française avec celle de l’Europe et confronter entre elles les différentes pratiques des architectes du monde. Parmi les moyens qu’elle a mis en œuvre pour réaliser cet objectif, il y a bien sûr les livres – mais aussi l’organisation de colloques tel celui de Lézigno qui réunit annuellement non moins de 250 personnes du domaine… malheureusement, très peu de Suisses. Une fois de plus, dans le développement d’une approche européenne, en l’occurrence de l’architecture, nous ne pouvons que constater à regret que la Suisse s’exclut elle-même et que tous les accords bilatéraux imaginables ne pallient toujours pas à l’absence suisse dans le concret du concert européen.
Projets européens
Luciana Ravanel le regrette aussi – mais ne s’arrête pas là. Ses projets d’avenir sont définitivement européens. L’un de ses préférés, la réorganisation du site de Venaria Reale, ou comment un magnifique palais restauré peut s’intégrer dans la ville, cohabiter et s’allier avec elle, comment la restauration patrimoniale peut favoriser une urbanistique contemporaine organiquement liée à l’histoire. Luciana Ravanel est convaincue que «Le lien historique avec les splendeurs du passé est très important pour un développement urbain, économique et social opportun.» Celle qui s’insurge continuellement «contre le mauvais goût et la médiocrité» a sans aucun doute raison. Nous la retrouverons donc à Lézigno (Béziers), en mai, pour un colloque intitulé… Inopportunismes.
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15.02.2008
"The house that Herman built"
«OK woman, build my house but hurry up, I need a place to sleep»
Herman Wallace, 28 novembre 2002
En février 2001, Robert King Wilkerson, après avoir vécu 29 ans de confinement solitaire pour un crime qu’il n’avait pas commis, sort de la prison «Angola», le pénitencier de l’Etat de Louisiane, ainsi nommé d’après l’ancienne plantation sur laquelle il a été érigé. Quelque temps plus tard, il donne une conférence à San Francisco, ou plutôt, il raconte, devant un auditoire clairsemé, sa vie en prison. Arrive le temps des questions. Jackie Summel, jeune étudiante en art à Stanford, se lève et demande : «Que puis-je faire?». «Ecrire à mes camarades, Herman Wallace et Albert Woodfox».
Jackie Summel prend donc la plume. Et le jour où on lui demande de préparer une dissertation sur la question des maisons de rêve, elle écrit à Herman Wallace : «De quel genre de maison rêve un homme qui a vécu pendant plus de trente ans dans une cellule de deux mètres sur trois?» La réponse sur www.hermanshouse.org.
Depuis six ans désormais, Jackie Summel travaille à construire la maison de Herman. Elle est aussi devenue artiste, a exposé à plusieurs reprises les maquettes de son projet et publié un livre, recueil des lettres de Herman et des maquettes de la maison. Une maison «normale», avec des fleurs tout autour (beaucoup de fleurs, parce que, comme dit Herman «les fleurs sont nécessaires parce qu’elles génèrent de l’oxygène, l’essence de la vie»), la seule extravagance étant la piscine, au fond vert clair, avec une grande panthère en son centre, en hommage au parti de la Panthère Noire, union d’activistes visant notamment à faire reconnaître les droits des Noirs aux Etats Unis.
Vous pouvez vous aussi écrire à Heman Wallace : prisonnier 76759. Jackie, elle, n’écrit plus au numéro 76759. «J’écris à un ami, un compagnon, un confident. J’écris à une personne. C’est une révolution.».
Et n’hésitez pas, si vous le souhaitez, à soutenir Herman Wallace et Jackie Sumell: vous trouverez tous les détails sur www.hermanshouse.org. Le plus petit geste, en l’occurrence, aura force de liberté. Et participera à la détermination de celui qui dit encore, «…you’re not going to see me break».
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01.01.2008
Ils ont tué Benazir : un assassinat qui transforme la corruption en sainteté?
L’assassinat de Benazir Bhutto l’aurait transformée en sainte ? Ces remarques ont fusé, y compris dans les commentaires sur ce blog. En guise de réponse, notamment à Alain Fernal, je vous transmets ici les réactions du Kuwait, où je me trouvais il y a quelques jours. La presse unanime condamne. Arab Times a notamment titré en grand: “Atrocious crime against democracy.” Ni les qualités ni les défauts de Benazir Bhutto n’y ont rien changé.
Mais la réponse la plus intéressante à la question posée m’est venue sans nul doute d’une personnalité exceptionnelle dont nous reparlerons: Massouma al-Moubarak, première femme ministre du Kuwait (de juin 2005 à août 2007) : “Benazir a été la première femme premier ministre d’un pays musulman, et à ce titre, elle a représenté pour des millions de femmes une percée incroyable et une inspiration essentielle, puisqu’elle prouvait par sa position même qu’il n’y avait aucune limite réelle aux possibles ambitions politiques de toutes les femmes - et invalidé la notion qu’une femme musulmane ne saurait diriger un pays comme le Pakistan. Il est vrai que sa politique n’a jamais été lisse, qu’elle a été dans l’opposition, qu’elle a été accusée par de nombreux pays de corruption – mais aujourd’hui, je n’ai pas à juger de sa politique à elle, j’ai à me prononcer sur son assassinat.”
Et comme d’autres le disent d’ailleurs aussi dans leurs commentaires: l’assassinat n’est jamais une position politique défendable. Massouma al-Moubarak ne dit pas autre chose, mais elle développe : “lorsque l’on se débarrasse d’un adversaire politique par l’élimination physique, cela démontre par trop bien que la démocratie n’a pas encore pris racine, qu’elle n’est là qu’en surface, puisque la démocratie, par définition, suppose l’acceptation de la diversité des opinions, de l’autre, de la tolérance”.
Il ne s’agit donc pas de faire de Benazir une sainte, mais de faire deux constats: en tuant une femme, ceux qui l’on tuée ont touché à un symbole extrêmement important pour les femmes musulmanes (et pour les autres aussi); et en tuant un adversaire politique, ceux qui l’ont tuée ont arraché ne serait-ce qu’une fine pellicule de démocratie d’un pays désormais en plus grand danger.
21:00 Publié dans Barbara Polla | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
29.12.2007
Ils ont tué Benazir
C’est volontairement que je l’appelle par son prénom. Qui se souvient du prénom de Gandhi, de Kennedy, si ce n’est à cause de JFK, ou de Adenhauer? Mais Benazir était une femme. Quelle souffrance, ce verbe au passé. Je l’appelle par son prénom parce que les femmes, même les plus grandes, portent toujours leur prénom: il nous reste collé à la peau de l’intimité intérieure. Parce qu’une femme publique, ce n’est pas la même chose qu’un homme public, et qu’aujourd’hui encore, une femme publique est avant tout une femme, fût-ce la première et la meilleure dans son domaine. On a eu Clinton, on aura – peut-être – Hillary. Notre prénom, comme une marque de fabrique.
C’est pourquoi je dis ils ont tué Benazir. Ils n’auraient pas dû tuer Benazir.
Ils ont tué, cette fois-ci, à l’intérieur. A la fois l’un des leurs et l’une des leurs. A la fois le représentant de l’opposition pakistanaise et une femme de pouvoir. Ils n’ont même plus l’excuse – même s’ils n'est jamais aucune excuse – ils n’ont même plus la moindre pseudo tentation de justification fumeuse que certains avaient bien voulu leur trouver à l’époque – de vouloir lutter contre l’ennemi de l’extérieur, l’impérialiste américain, le poison des civilisations, le tueur à grande échelle. Benazir était des leurs. Ils ont voulu faire d’une balle des millions de coups et démontrer que les femmes ne sont pas des leurs. Ils ont essayé de tuer la démocratie dans l’oeuf. Bien sûr, ils n’y arriveront pas, à tuer la démocratie: mais cette affirmation procède aujourd’hui d’une volonté absolue bien plus que d’une certitude acquise.
Axel Kahn, vous qui m’avez appris, il y a longtemps, que le développement de la science et celui de la démocratie vont de pair et que les deux sont indissociables de la présence des femmes, aux côtés des hommes, dans les laboratoires comme dans les parlements et vous tous, Messieurs, qui croyez en la démocratie, vous tous qui portez la conviction qu’”islam” se conjugue au féminin avec “démocratie”, levez-vous, maintenant, tout de suite, et encore, en masse, partout, et dites-leur, haut et fort, non, vous n’auriez pas dû tuer Benazir, car il faut aussi que vous vous disiez cela entre vous, d’homme à homme, que plus jamais, dans les années à venir, on ne tue Benazir.
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07.12.2007
Mon petit Mari, le Nouvel Age – ou de la taille des hommes et de celle de leur sexe
Deux romans récemment publiés, l’un, Mon petit Mari (Grasset 2007), d’un auteur fort admiré en Suisse romande, Pascal Bruckner, et l’autre, Le Nouvel Age (Le Grand Miroir 2007) d’un auteur plus connu pour son engagement dans l’art contemporain que pour ses romans, Paul Ardenne, traitent tous deux, sur un mode assez différent - la tragi-comédie contemporaine pour Bruckner, le roman moderne intello-trash pour Ardenne – de la position de l’homme, ou plus exactement du mâle, au tournant de ce siècle.
Pour Bruckner, il est minuscule. A peine un petit soldat de plomb. «C’est d’abord une histoire de taille», dit Bruckner, «Mon Petit Mari, c’est l’histoire de la prédominance des grands, de leur domination sur les petits». Mais c’est aussi une farce sur le couple, sur la confiscation de la liberté qu’il ordonne, sur le patriotisme viril à la dérive, sur ces hommes qui se laissent volontiers dominer dans le couple et qui ne s’en trouvent que mieux.
La transformation de la femme en maman, cette femelle universelle qui tout à la fois génère et déplore la perte de la virilité «domestique», son surinvestissement compensateur à l’extérieur et l’irresponsabilité de l’homme nouveau, blame son compagnon de n’être pas à la hauteur quand bien même elle fait tout pour le diminuer, et nous rappelle avec acuité le travail de sape de la masculinité d’une Sophie Calle et de ses compagnes d’infortune (Christine Angot exclue).
Quant à l’homme, dit Bruckner, pas de chance, «même quand il est opprimé il est encore oppresseur - ou alors une victime vraiment ridicule». Heureusement, la fin inventée par Bruckner est lumineuse: finalement il suffit, pour ne pas être un petit mari, de ne pas choisir une grande femme – il en est tant de petites… Plus aucune chance désormais pour celles qui mesurent plus de 165cm.
Quand au Victor de Paul Ardenne, il n’est guère plus victorieux.
Le pauvre Vic rêve d’une société de l’harmonie - celle «préfabriquée par les charlatans de la réunification humaine» -, mais sans arriver à la trouver dans sa propre existence. Non seulement «il bouffe et grossit en conséquence, mais de plus, il ne bande plus.» En tous cas plus dans le cadre de son couple qui se devrait pourtant d’être harmonieux.
Rares sont les hommes qui abordent ainsi de plein fouet cette problématique pourtant quotidienne. Problématique qui plus est escamotée dans ce cas, car cela indiffère à Madame (Madeleine): une autre manière de diminuer le mâle. Victor développe alors des stratégies alternatives: il rencontre des femmes actives, avec lesquelles il adopte une attitude clairement passive d’homme objet servile et heureux de l’être.
Elle choisit l’hôtel, le jour, la position – quand bien même les deux qui intéressent Vic sont symptomatiques: d’une part le sexe oral, «étouffoir métaphorique de la parole féminine», commente Ardenne, et d’autre part le sexe anal, qui abolit lui aussi la puissance féminine dans la mesure où celle-ci, contrairement à celle masculine, est fondamentalement puissance d’absorbtion et non pas d’émission. Contre nature. La fin est sans espoir… mais ne se laisse pas dévoiler.
Bonne lecture à toutes celles qui s’intéressent aux désastres des hommes, qui sont forcément aussi les nôtres - les désastres donc, pas les hommes, car finalement, comme nous, ils n’appartiennent qu’à eux-mêmes.
13:16 Publié dans Barbara Polla | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
14.11.2007
Les critères de la beauté: la liberté d'abord
Aussi loin que la philosophie a existé, l’esthétique fut sa compagne. Guy Mettan en organisant cet automne sur le thème de la beauté les troisièmes rencontres internationales de la philosophie francophone à Saint Maurice ne l’a pas oublié. J’ai déjà abordé dans une chronique précédente la question de la beauté des idées et de l’indispensable liberté que nous devons encore conquérir au quotidien(nes) par rapport aux critères de beauté trop souvent imposés par la société. Il s’agit, comme le disait à Saint Maurice Jean-Marc Tétaz, le Président de la Société romande de philosophie, de «conserver l’authenticité de l’être par contraste à la façon dont la société veut le définir».
L’une des manières de conserver une telle authenticité est de s’exercer continuellement à «penser à l’envers», une expression parfois utilisée par le célèbre publiciste Jacques Séguéla. Penser à l’envers par rapport à la beauté: par exemple, la beauté des personnes handicapées. En général, quand nous pensons au handicap, la beauté n’est pas la première idée qui nous vient à l’esprit. Et pourtant… porter notre regard sur la beauté des personnes handicapées est une manière de souligner l’authenticité de l’être.
"Tout de suite, j'ai su que j'étais différente"
C’est aussi l’un des messages de Elle, moi, une autre… de Delphine Censier, qui souffre d’une amyotrophie spinale de Werdnig-Hoffmann. Son livre commence ainsi: «Tout de suite, j’ai su que j’étais différente. Tout de suite, j’ai eu conscience de ce que je ne pouvais pas faire. A l’âge de cinq ans, on m’a mise dans un fauteuil à roulettes et je me suis adaptée à la situation.» Aujourd’hui, Delphine présente ses autoportraits photographiques qui découvrent la beauté de son corps et la tendresse de ses formes. «Emerveillée et ravie», dit-elle, « je découvrais ce que je pouvais faire avec mon corps et repoussais mes limites». Et surtout: « Ma différence ne me pèse plus depuis que j’ai commencé à poser pour les photos. Je me sens légère et libre, pleine de projets et d’espoir. Demain sera encore plus beau qu’aujourd’hui… ».
A voir aussi, le défilé de John Galliano. «Everything and everybody is beautiful» dit Galliano, le nain et le géant, le jeune et le vieux, l’obèse et l’anorexique, chacun dans son plus grand apparat. Le message est très clair: vous êtes tous beaux, je vous vois tous beaux, chacun avec ses particularités et souvent son excentricité (excentrique, en dehors du cercle, différent…) et je vous habille en conséquence.
Sans oublier Alison Lapper, née sans bras et avec les deux jambes atrophiées, aujourd’hui mère d’un enfant non handicapé et inspiratrice, pendant sa grossesse, de la monumentale sculpture en marbre de Marc Quinn, Fourth Plinth, montrée à Trafalgar Square à Londres. «I regard it as a modern tribut to feminity, disability and motherhdod. The sculpture makes the ultimate statement aboiut disability – that it can be as beautiful and valid a form of being as any mother » dit Alison – et je me plais à ajouter, as any other.
Dans ce même contexte, chère lectrices des Quotidiennes, venez toutes à la soirée de l’Association Handiculturelles, le 6 décembre 2007. Pour information et inscripition: handiculture_6@hotmail.com.
La beauté sauvera le monde!
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02.11.2007
Cet obscur objet du design
AC*DC, Art Contemporain*Design Contemporain : dans la foulée du colloque international organisé par Jean-Pierre Greff, le directeur de HEAD (Haute Ecole d’Art et de Design), les 26 et 27 octobre derniers, n’oubliez pas de visiter le Centre d’Art Contemporain, ce haut lieu de l’art créé à Genève par une femme d’exception, Adelina Von Fürstenberg, et dirigé aujourd’hui par une autre femme d’exception, Katya Garcia-Anton, organisatrice de l’exposition Wouldn’t it be nice autour de laquelle foisonnent questions, accords et désaccords: art et design, faut-il vraiment les conjuguer au présent composé, ou au contraire, au conditionnel exclusif ?
Au milieu de toute une jouissance de fertilité créative, de convergences soigneusement cultivées et d’un syncrétisme euphorique, ce questionnement s’est concrétisé, au cours du colloque AC*DC, en trois critiques ultra du design. Premièrement, le design n’est pas de l’art. Deuxièmement, le design n’est pas démocratique. Et troisièmement, le design n’est pas humain.
Le design n’est pas de l’art : l’art est objet symbolique qui s’adresse à la pensée et le rôle des artistes est de démonter les idées reçues esthétiques et sociales du moment. Le design quant à lui crée des objets d’usage, dont la valeur de signe est certes importante et qui habillent nos vies, mais dont la fonctionnalité reste prépondérante. En témoigne Design and Crime de l’Américain Hal Foster, historien de l’art et du design, qui soupçonne ce dernier d’être «la revanche du capitalisme sur la postmodernité».
Le design n’est pas démocratique. La démocratie : un homme, une voix. Pour être démocratique, le design devrait donc proposer: un homme, une forme. Mais ce n’est pas le cas et le design se situe en fait du côté du capital, des forces de domination et d’aliénation, et non de celui de l’individu démocratique, libre et autodéterminé. C’est en tous cas l’argumentaire développé par Paul Ardenne, historien d’art et écrivain français, qui va plus loin même.
Le design n’est pas humain. Il met nos vies en scène, mais n’éclaire pas le rapport de chacun à sa propre existence. Il contribue au contraire «à l’accentuation du simulacre universel», éloigne l’individu de l’expérience vraie du monde et de ce qu’Ardenne appelle «la vie nue». La seule qui vaille la peine d’être vécue et pensée.
En toute logique, Katya Garcia-Anton, partenaire privilégiée de Jean-Pierre Greff dans l’organisation d’AC*DC, s’oppose violemment à cette vision du design, pour privilégier une position ouverte, fluide, utopique et joyeuse, pour valoriser l’esthétisation du quotidien de chacun et pour rêver, à l’unisson des étudiants en design de HEAD, que leur champ d’étude conserve le potentiel de réenchanter notre monde et de rassurer ses habitants du futur par sa contribution à l’ordre et la beauté.
AC*DC : selon Jean-Pierre Greff, au-delà de Art Contemporain*Design Contemporain : circulation et courant d’énergie, alternatif ou contenu dans cet obscur objet du design... Laissons-lui donc le dernier mot : circulation d’énergie.
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26.09.2007
Beauté des femmes, beauté des hommes, différences et ressemblances
Aussi loin que la philosophie a existé, l’esthétique fut sa compagne. Guy Mettan en organisant sur le thème de la beauté les troisièmes rencontres internationales de la philosophie francophone à Saint Maurice ne l’a pas oublié. Il m’a été donné de réfléchir sur “Beauté des femmes, beauté des hommes, différences et ressemblances” – une opportunité de revisiter une question que j’avais négligée depuis mon célèbre livre “Les Hommes, ce qui les rend beaux” qui a fait de moi la spécialiste à laquelle on a désormais recours chaque fois qu’il faut commenter les splendeurs d’un Federer ou les attraits d’un Chabal…
La beauté des idées
Beauty is a byproduct of intelligence: cette phrase que je ferai mienne est en fait une invention brevetée. Je ne sais par qui, Platon ou Hegel ou encore quelque société de marketing? Platon qui dans le Banquet propose déjà que c’est par la beauté des corps que l’on peut accéder à la beauté des sciences puis finalement à «l’essence même du beau», Hegel qui affirme que «la beauté dans la nature n’apparaît que comme un reflet de la beauté dans l’esprit » et que «c’est par l’idée du beau que nous devons commencer...” ou la société de marketing qui a rajouté un TM (Trade Mark) possessif à cette magnifique maxime?
Quoiqu’il en soit, il m’apparaît qu’il nous faut plus que jamais militer pour la beauté de l’esprit comme valeur supérieure, comme valeur qui nous rassemble, et affirmer qu’entre la beauté des femmes et la beauté des hommes, la ressemblance la plus importante est celle de la beauté des idées.
La survie de l'espèce
Cette affirmation est la seule manière de nous libérer des critères sociaux de beauté, parmi lesquels le plus puissant est aujourd’hui celui de la survie de l’espèce. Notre société, prise de panique devant la diminution de la natalité, modèle le regard et impose sa vision du beau: sa propre survie. Alors que l’individu désire toujours l’Autre, l’espèce, elle, ne désire rien d’autre qu’elle-même. Tous les critères de beauté, largement inconscients d’ailleurs, rejoignent aujourd’hui les critères de fertilité.
La jeunesse est belle parce qu’elle est fertile. La santé est devenue un critère de beauté parce qu’elle augmente les chances de fertilité et les anorexiques sont désormais chassées des temples de beauté - les podiums - où elles étaient reines. Le ratio taille/hanche de 0,7 (d’une beauté incontestée) correspond bel et bien aux réserves de graisses idéales nécessaires à la gestation et les premiers mois de l’allaitement.
On dira volontiers d’un homme de plus de 60 ans qu’il est beau – il est encore fertile – mais on n’entendra que rarement dire – «quelle belle femme!» d’une femme du même âge. Les jeunes femmes qui préfèrent les hommes âgés (et plus souvent riches) sont mues par la même nécessité sociale, et non pas par un matérialisme qui leur est souvent reproché à tort: un homme âgé et riche offre tout simplement davantage de garanties d’assurer non seulement la survie de l’espèce mais la pérennité de sa lignée… et c’est ainsi que les bourses pleines rendent les hommes beaux!
La beauté en toute liberté
Et pourtant, j’aimerais penser que nous sommes désormais arrivés à un degré de civilisation qui nous permette de nous dégager des lois imposées dans le domaine de la beauté. A l’époque où beau était synonyme d’élancé et de blond, «être beau» - dit Laurent Wolf – «me paraissait un impératif extérieur, un ordre de marche, une contrainte non négociée, dont il était urgent de se libérer... Les nazis avaient une certaine idée de la beauté et voulaient construire un monde rigide débarrassé de ce qui leur était étranger… Ce fut la mort».
La société d’aujourd’hui, elle, semble vouloir nous imposer la vie. C’est mieux certes – mais cela reste une contrainte. La beauté des idées, elle, ne saurait être que libre. La beauté en toute liberté, sans modèle, sans marche à suivre, sans critère de bon goût, est un produit dérivé de l’intelligence. Pour les femmes comme pour les hommes.
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24.09.2007
A quoi peut servir l'art: Hommage à la vie
L'autre soir, vernissages dans le Quartier des Bains, à Genève.
A Analix Forever, deux expositions: l’une, SWAY, organisée par Olga Britschgi et Gianni Motti, l’autre, le Center for Improved Living – le centre pour l’amélioration de l’existence. Pas de la vie, non, car la vie est parfaite, mais de l’existence. Vous avec un vœu secret? L’artiste vous aidera à le réaliser. Vous ne voulez pas aller travailler aujourd’hui? Il ira à votre place. Pour les enfants, un tableau blanc sur lequel ils peuvent écrire et dessiner. Des ballons à gonfler, de l’or à sprayer, du coaching de vie, & more.
Dans Sway, une photo de Camille Laurelli. Un couple de mouches font l’amour sur le 5 d’un clavier d’ordinateur, juste à côté du 6 et au-dessus du T, (Flies fucking on five, 2006. Une femme que je ne connais pas regarde cette photo avec une émotion extrême, et finalement me demande, pourquoi les mouches font-elles l’amour sur le 5? Une question que je n’avais pas posée à l’artiste, pourquoi «on five». Convoqué, il répond que les mouches se sont envolées avant qu’il n’ait pu le leur demander. Et cette femme de nous expliquer qu’elle a perdu sa fille de 17 ans, née un 5 (février), morte il y a quelques mois, dans un accident de voiture, la nuit du 5 au 6 (mai) et qu’elle s’appelait Tamara (avec un T). Que depuis, elle-même vit comme une survivante. Que la veille de sa mort, Tamara avait écrit sur son blog, «trop bizarre pour vivre, trop rare pour mourir». Sa mère a retranscrit cette phrase sur le tableau blanc du Center for Improved Living.
Bien sûr, l’art ne rend pas la vie à ceux qui l’ont perdue. Mais il permet dans la vie d’exprimer ses émotions, de les partager, de les écrire et de les vivre, un instant, autrement. Art improves living.
Accident sur l'A1 près de Versoix (GE), une adolescente de 17 ans tuée.
Un accident de la circulation a coûté la vie à une adolescente de 17 ans le dimanche 6 mai à 2h45 du matin sur l'autoroute A1 près de Versoix (GE), en direction de Lausanne.
La voiture a été percutée à l'arrière par un véhicule vaudois avant de terminer sa course contre un arbre.
La collision est survenue vers 02h45, a indiqué la police genevoise. Sous l'effet du choc, la voiture percutée, immatribulée à Genève et occupée par deux adultes et quatre adolescents, a été projetée hors de la chaussée.
Une jeune fille de 17 ans, assise à l'arrière sur les genoux de son ami, a été éjectée du véhicule lorsque celui-ci a frappé un arbre. Elle est décédée sur le coup. La conductrice ainsi que trois des passagers, légèrement blessés, ont été transportés à l'hôpital cantonal.
09:38 Publié dans Barbara Polla | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note
17.08.2007
Eloge du mensonge
Nous vivons des temps d’appel perpétuel au retour, retour à la terre, à la nature, à la nation, à l’uniforme et au respect d’autrefois, aux valeurs simples, et par-dessus tout, à la vérité.
J’en tremble de peur - pas de retour à la vérité, je vous en supplie ! - et implore pitié pour tous les menteurs. Non, mieux que la pitié: qu’on les encense, ces menteurs, qu’on reconnaisse formellement leur innocuité (primum non nocere), leur créativité, leur imagination mise au service des autres comme d’eux-mêmes, leur sens de la poésie, la légèreté qu’ils apportent à la vie, le supplément de rêve.
La vérité? Un fantôme rigide mais sans substance que l’on agite devant nos yeux hagards, un épouvantail pour faire trembler les enfants, les sorcières et les autres… Examinons-en quelques unes, de ces fameuses vérités. Les vérités scientifiques et médicales : celles que j’ai apprises avec dévotion, comme si elles étaient gravées dans la pierre de la raison, il y a quelques années seulement, sont aujourd’hui périmées, pire, hérétiques au vu des connaissances «modernes».
Lorsque j’étais étudiante en médecine, la schizophrénie était une maladie «familiale», au sens que la famille était pathogène. Des générations de parents à jamais condamnés à la pire des culpabilités. Aujourd’hui? Maladie génétique ou peut-être infectieuse… Lorsque j’étais assistante, l’ulcère d’estomac était une maladie d’hypocondriaque stressé. Mais depuis lors, on a appris la «vérité» (elle s’appelle Helicobacter pylori) et tous ces psychofragiles d’hier se soignent aujourd’hui avec des antibiotiques.
La vérité que l’on dit devant la justice? Tous ceux qui un jour ont dû témoigner, ou répondre à une quelconque accusation, justifiée ou non, après avoir juré de dire la vérité, toute la vérité, rien que la vérité, savent bien combien la leur devient soudain fragile, sujette à caution, modulée par l’émotion, aussi mouvante que la mémoire. Quant à la vérité philosophique, elle n’est moins effrayante que parce qu’elle est objet de recherche perpétuelle, constamment remise en question et toujours soumise au doute qui nous protège de ses méfaits.
La vérité religieuse? Probablement la pire, la plus meurtrière de toutes…. Sans parler de la vérité que l’on extorque par la torture – vérité jamais.
La vérité a tué
La vérité n’existe pas. Et pourtant, en vérité, je vous le dis, elle a tué beaucoup d’hommes et de femmes. Le mensonge, lui, est ancré dans la vie, et non dans l’au-delà : selon Dostoïveski, «la vie et le mensonge sont synonymes».
Oui, le mensonge est gai, il est drôle, il efface les limites entre le rêve et la réalité, il raconte les plus belles histoires, celles des enfants et celles des adultes. Il est humain, approximatif, comme nous le sommes tous – accepter le mensonge, c’est valoriser les aspects ludiques et créatifs de notre condition humaine. Aucune séduction - ce pur bonheur relationnel - sans mensonge. Mentir n’est délétère et sombre que lorsque l’on cherche – en politique ou ailleurs – à donner le mensonge pour ce qu’il n’est pas: une vérité. Laissez donc le mensonge vivre sa vie de mensonge, ne l’habillez surtout pas des habits effrayants de la vérité, et il s’en ira, serein et partagé, comme une œuvre d’art, embellir nos vies de toutes sortes de merveilles.
17:17 Publié dans Barbara Polla | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note